Témoignage (censuré) de mon engagement professionnel sur les enjeux écologiques
Des collègues de l’université Paris-Saclay m’ont demandé en 2023 de témoigner à propos de mon engagement professionnel sur les enjeux socio-écologiques, pour faire une capsule vidéo qui devait accompagner un MOOC sur le sujet à destination des doctorant·es. Malgré l’énorme travail fourni par les collègues en question, le MOOC n’a jamais vu le jour. Certaines parties, dont l’interview ci-dessous — bien que relue par les collègues en question —, ont été censurées après coup par la présidence de l’université.
J’avais pourtant été jusqu’au tournage dans les locaux d’enregistrement de l’université, où j’ai dit mes réponses qui défilaient sur un prompteur, assis sur un tabouret devant un fond vert...
Je n’ai pas réussi à récupérer la vidéo, mais voici au moins le texte, en l’état (!!) — j’ai seulement ajouté quelques liens ; il date de juillet 2023.
Bonjour Guillaume, Quelles études as-tu faites ?
J’ai fait deux ans de classes préparatoires aux grandes écoles, puis une école d’ingénieur pas très grande, l’ENSI de Caen, pendant laquelle j’ai fait un DEA de physique nucléaire, l’équivalent du M2 actuel, en 3e année, parce que je préférais la physique aux sciences de l’ingénieur. Ensuite j’ai fait un DEA d’astrophysique après l’école, parce que c’était ça mon objectif. Puis un doctorat d’astrophysique.
Quel métier exerces-tu maintenant ?
Je suis enseignant-chercheur à l’université en physique. Maitre de conférences. J’enseigne à l’université différentes choses, la physique mais également les enjeux écologiques. Je travaille également dans un laboratoire, IJCLab, sur un projet d’analyse physique de scénarios de transition énergétique. Ainsi que dans le groupement de recherche Labos 1point5 sur l’empreinte carbone de la recherche.
De quand dates-tu ton attention aux enjeux environnementaux ?
C’est un long cheminement. Ayant grandi à la campagne en montagne, j’ai toujours été sensible à l’environnement, aux déchets, au bétonnage des paysages. J’ai commencé par m’opposer à un projet d’extension de la station de ski familiale où j’avais appris à skier, puis à m’engager dans l’association de protection de la montagne Mountain Wilderness dans laquelle j’ai été administrateur pendant quelques années. Dans mon activité professionnelle d’astrophysicien, je me suis contenté de m’interroger sur la nécessité de raser une montagne au Chili, pour y bétonner un observatoire, me disant alors que la science était peut être supérieure à ce genre de détails.
J’ai commencé à sérieusement m’intéresser au réchauffement climatique avec le rapport AR 5 du GIEC sorti en 2013, que j’ai pas mal potassé pour préparer un bout d’enseignement dessus.
Je pense que j’ai pris réellement conscience de la vitesse du changement vers 2018, probablement à l’occasion d’une école sur le climat que j’ai suivie alors, qui s’appelait Ecoclim. À la même période, j’ai fréquenté un peu le Shift Project qui s’apprêtait à sortir un rapport sur l’état de l’enseignement du climat dans le supérieur. Peu après, j’ai pris conscience que le problème était en fait beaucoup plus vaste que le seul changement climatique, notamment avec le rapport de l’IPBES sur la biodiversité.
J’ai réussi à mettre en place un cours sur l’anthropocène en 2021 en Licence de physique. Le fait d’assister aux cours de collègues, ainsi que de nombreuses lectures, podcasts, séminaires, conférences a achevé de me convaincre que la crise écologique était globale, qu’elle concernait toutes les limites planétaires, qui sont inter-connectées. Donc la solution devait être globale également. Un raisonnement a priori rationnel amène de ce constat au fait que le capitalisme et la croissance sont problématiques, et donc qu’une décroissance est nécessaire.
Ces réflexions m’animent toujours, je passe la quasi-totalité de mon temps de travail professionnel sur ces enjeux, que ce soit par leur enseignement à l’université, par mon travail dans le groupement de recherche Labos 1point5 qui vise à quantifier l’empreinte carbone de la recherche et à la réduire ainsi que par un groupe de travail dans mon labo, entre autres.
Comment as-tu intégré les enjeux environnementaux dans ton projet professionnel ?
Vers 2018, pour différentes raisons, mes projets en astrophysique n’aboutissaient pas, ce qui m’a amené plus ou moins consciemment à me tourner vers l’autre chose qui m’intéressait, le climat et les enjeux énergétiques liés ; j’ai subi un radical changement de vocation. Je voulais rester dans la région d’Orsay. J’ai réfléchi, mais pas longtemps, à créer un labo style Laboratoire Interdisciplinaire des Énergies de Demain qui est un labo rattaché à mon université, l’université Paris Cité, dans lequel j’ai plusieurs collègues enseignants qui travaillent. Nous avons monté un collectif local autour du climat et de l’énergie avec un collègue de l’université Paris-Saclay. Tout cela m’a dirigé vers une équipe de mon labo, fusionné récemment, le laboratoire de physique des 2 infinis Irène Joliot-Curie ou IJCLab, qui étudie l’énergie grise dans les scénarios de transition énergétique, ce qui m’a rapidement intéressé. J’ai passé le premier confinement à construire un chapitre de livre sur l’énergie et les gaz à effet de serre. J’ai donc officiellement changé d’équipe au sein de mon labo en 2022. Parallèlement, le collectif Labos 1point5 s’est mis en place en 2019. À cause de mes enseignements à l’automne 2019, je n’ai pas pu participer comme j’aurais souhaité au démarrage des groupes de travail. En revanche, le confinement m’a permis de rejoindre quelques groupes de travail du collectif, notamment dans le cadre de l’équipe réflexion autour de sujets sur la politique de la recherche et sur l’enseignement supérieur. J’ai travaillé sur deux tribunes liées à l’enseignement des enjeux écologiques dans le supérieur. Au printemps 2021, la coordination du collectif m’a proposé de la rejoindre pour coordonner une équipe enseignement qui allait faire partie du groupement de recherche en cours de création. Ce que j’ai accepté.
Quels conseils donnerais-tu aux doctorants qui souhaitent également intégrer ces enjeux dans leur projet ?
Question difficile. Car personnelle. Je pense que les enjeux écologiques ne « s’intègrent pas » à un projet. Comme ils nécessitent un changement radical de société, il faut probablement un changement radical de projet pour en tenir compte. Ceci étant, il y a tout un spectre d’engagements. Si c’est de cela que l’on parle ?
Par ailleurs, la façon standard de faire de la recherche actuelle, basée sur des appels à projets courts et aléatoires, sur une évaluation de la recherche liée à des indicateurs bibliométriques quantitatifs comme le h-index, le facteur d’impact, sur une course au « toujours plus » (de sous, de public, de projets, etc.), est à peu près orthogonale à ce qu’il faudrait faire pour limiter l’impact de la recherche. Qui serait plutôt une façon de procéder style « slow science » à savoir prendre le temps de faire les choses correctement, en finir avec ce sentiment d’urgence permanente et ainsi ménager les humains qui la font. Mais la « bonne » manière de faire n’est pas reconnue par l’institution, difficile de dire à un jeune chercheur de s’engager dans cette voie pour obtenir un poste ensuite, c’est voué à l’échec. Même chose, l’engagement sur les enjeux écologiques n’est pas reconnu dans les carrières des chercheurs, difficile de proposer à un ou une jeune chercheure de passer du temps à tenter de sauver la planète.
Si malgré cela, il/elle n’est pas découragé·e, il faut absolument œuvrer au sein d’un collectif pour éviter ou limiter l’anxiété. Il en existe de nombreux : les ATeliers d’ÉCOlogie POLitique, Labos 1point5, Scientifiques En Rébellion, etc. Il est possible également de se tourner vers un sujet de recherche reconnu sur ces enjeux comme la climatologie, l’écologie, l’étude des pollutions diverses pour les sciences « dures », la psychologie, la sociologie, la politologie, la didactique des questions socialement vives pour les sciences humaines et sociales. Mais il vaut mieux réfléchir avant le doctorat. Changer en cours de route peut s’avérer risquer dans une carrière. Enfin, un groupe de jeunes chercheur·es existe au sein de Labos 1point5, je peux donc conseiller de commencer par aller voir là.