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Romans utopiques

Ce billet retranscrit les notes d’une conférence-discussion : « L’utopie pour rêver et bâtir des futurs écologiques désirables ? »[1] que j’ai donné au LUMEN à l’université Paris-Saclay le mercredi 12 février 2025 dans le cadre de l’exposition : « À la limite : innover à la mesure du monde — 2055 ». Il y a dans ces notes bien plus que ce que j’ai pu raconter...

Conférence-discussion autour des romans utopiques : ce que des romans utopiques peuvent nous dire sur une société désirable.

Ce texte a vocation à s’étoffer au fil de mes lectures !

Corpus :

1Thèmes possibles

1.1Sociétés

1.2Gouvernance

1.3Technologie

1.4Thrillers

1.5Retour à la nature

1.6Reboisement

2Utopie ?

2.1Définitions

On doit l’origine du mot « utopie » à Thomas More, un Anglais, en 1516. À l’époque, le terme « Utopia » est un nom propre qui désigne une île imaginaire, où tout est beau, où tout fonctionne parfaitement. Cette « Utopia » représente directement une critique de l’Angleterre de l’époque, en contrepoint de ce qui s’y passe à ce moment-là. Le mot « Utopia », qui vient du grec, signifie « un non-lieu ».

Magrin-Chagnolleau (2021)

Parallèlement à ces évolutions de la définition du mot « utopie », le mot « dystopie » fait son apparition au moment où la critique de l’utopie devient plus virulente, au 19e siècle. La première utilisation du mot est attribuée à un politicien du Parlement britannique. La dystopie se définit alors comme étant une utopie qui ne suit pas la route escomptée. Une fois le projet utopique mis en place, il est fourvoyé par les personnes qui l’ont établi, et qui s’en serviront pour développer un pouvoir, notamment un pouvoir totalitaire.

Magrin-Chagnolleau (2021)

Utopie, n. f. – 1. Plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun. 2. P. ext. Système de conceptions idéalistes des rapports entre l’homme et la société, qui s’oppose à la réalité présente et travaille à sa modification. 3. Idées qui participent à la conception générale d’une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités. 4. Au fig. Ce qui appartient au domaine du rêve, de l’irréalisable.

CNRTL – Trésor de la Langue Française

Définition personnelle de l’utopie. Contrepoint de la dystopie. Post-apo...

Société idéale ou désirable ? J’aurais tendance à préférer le qualificatif de « désirable ». Je vois en effet dans l’utopie quelque chose de désirable. Quelque chose vers quoi j’ai envie d’aller. Un objectif réaliste, atteignable.

Mais qu’est-ce qu’une société désirable ?

Une société humaine en équilibre avec son environnement, sereine par rapport à ses différences (intra-humaines et inter-humaines) : égalitaire, épanouie, libre, etc.

Manifestement, tous les humains n’ont pas la même vision d’une société désirable. En tout cas, Trump, Musk, Macron, etc., n’ont pas du tout la même que moi !

Question au/à la lecteur·ice : qu’est-ce qu’une société désirable pour vous ?

2.2Dystopie

J’envisage aussi l’utopie comme contrepied de la dystopie. Nous avons peut-être plus en tête ce que peut être une dystopie car l’imaginaire des romans et des films dystopiques (Soleil vert de Richard Fleischer en 1973, Blade Runner de Ridley Scott en 1982, Interstellar de Christopher Nolan en 2014, Mad Max 2 de George Miller en 1981, Terminator de James Cameron en 1984, L’armée des douze singes de Terry Gilliam en 1995, Bienvenue à Gattaca de Andrew Niccol en 1997, Matrix des sœurs Wachowski en 1999-2003, etc.), par exemple, est très vaste de ce point de vue. Il y en a plein d’autres...

2.2.1Sociétés « totalitaires »

2.2.2Post-apo

2.2.3Menace extraterrestre

Là encore, plein d’autres œuvres.

2.3Autres œuvres utopiques

Les films et romans prenant ainsi le contrepied de tout cela sont relativement rares. Une citation de Frederic Jameson en exergue de « Eutopia » de Camille Leboulanger l’exprime parfaitement :

Aujourd’hui, il nous semble plus aisé d’imaginer l’absolue détérioration de la Terre et de la nature que la décomposition du capitalisme tardif ; peut-être cela est-il dû à quelque faiblesse de notre imagination.

2.3.1Films

2.3.2Romans

Question au/à la lecteur·ice: quels films ou romans « utopiques » conseillez-vous ?

3Sociétés

3.1Ecotopia

De Ernest Callenbach, paru en 1975.

Synopsis : Le lecteur suit le journaliste William Weston du Time-Post à New-York aux États-Unis, envoyé spécial en Écotopia, le pays qui regroupe les anciens états de Californie, Oregon et Washington ayant fait sécession vingt ans auparavant. Le style alterne entre son journal de bord et les articles qu’il envoie régulièrement à son journal.

Éco- du grec oikos, la maison ou le foyer, et -topia du grec topos, le lieu, précise la deuxième page. Un pays tout neuf qui a décidé de vivre en équilibre avec son environnement naturel, pour une meilleure harmonie et surtout une meilleure qualité de vie.

Ce roman a été pour moi une véritable claque : j’ai trouvé dans cette description romancée mon pays de cocagne, celui où j’aimerais bien vivre. Pas un seul (?) ne lui ressemble sur la planète Terre !

3.1.1La mobilité

Les voitures m’agacent : par leur bruit, par la place qu’elles occupent, la pollution qu’elles dégagent, l’épée de Damoclès qu’elles font peser sur notre santé dans les villes et sur notre avenir climatique en général. En Écotopia, pas de voiture dans les villes. Les rues sont aux piétons, vélos, et bus électriques. Les voitures à moteurs thermiques sont d’ailleurs bannies du pays. Les arbres repoussent par milliers dans les villes, le silence est la règle, on y entend le champ des oiseaux. Les transports en commun quadrillent le pays. Les trains fonctionnent par « suspension et propulsion magnétique » (p. 30), ce qui rend le voyage silencieux, donc calme et serein. Contrairement au TGV, les trajets se font lentement, on prend le temps de voyager. On profite.

Le vélo est évidemment l’archétype de la mobilité en Écotopia. On se déplace en vélo, on va faire ses courses en vélo. Le concept de vélo gratuit et disponible pour tous en ville existe déjà.

« Transport préventif ». Voilà comment le docteur Jake, le cousin de Marissa, un homme optimiste à l’esprit volontiers persifleur, décrit les bicyclettes. D’après lui, chaque crise cardiaque coûte au système hospitalier, à la communauté de la victime, à son groupe de travail, etc., la bagatelle d’un ou deux ans de salaire. Éviter une crise cardiaque permettrait ainsi de payer environ cinq cents vélos gratuits Provo. Il affirme par ailleurs que la bicyclette est d’une grande beauté esthétique, car c’est le mode de transport le plus efficace, en calories par personne et par kilomètre, qu’on ait jamais inventé — même les jumbo-jets consomment davantage d’énergie, prétend-il.

p. 152

Le mode de transport le plus efficace : c’est tout à fait exact, c’est un petit calcul que je fais faire à mes étudiants. La bicyclette est la plus belle invention humaine en terme de mobilité.

3.1.2Un retour à la nature

Pas d’éclairage nocturne dans les villes : on y voit les étoiles :

N’est-il pas plaisant de voir les étoiles même en ville ?

p. 43

Outre les arbres, les rues arborent des plantes et des fleurs. D’ailleurs contrairement à une habitude répandue chez nous, les gens « ne cueillent pas de fleurs, ils préfèrent les admirer dans leur environnement naturel » (p. 43).

Quel égoïsme, finalement, chez nous que de ramener un bouquet de fleurs (un panier de champignons ?) des bois, des champs ou des montagnes : ça va faner en un rien de temps, alors que c’est tellement plus beau dans son environnement, où tout un chacun peut les contempler... Ou pas.

L’éloge du face-à-face avec la nature considérée comme revigorant :

Certains citoyens se trouvent apaisés par de longues randonnées solitaires dans la nature, où ils sont entièrement seuls durant plusieurs semaines d’affilée.

p. 258

Une agriculture qui respecte les cycles naturels :

L’eau et l’air écotopiens sont partout d’une limpidité absolue. La terre est cultivée avec grand soin et les rendements sont impressionnants. La nourriture est saine et abondante, sa traçabilité efficace. Grâce au recyclage, les grands équilibres vitaux peuvent durer indéfiniment. La bonne santé et la qualité de vie des habitants sont indéniables.

p. 270

3.1.3Une société réhumanisée

Callenbach ne semble rien négliger dans la description du fonctionnement de cette société « idéale » qui remet l’humain au cœur de lui-même. Car finalement, l’harmonie de la société avec son environnement n’est rien de moins qu’une harmonie de l’humain avec lui-même : n’a-t-on pas besoin des « services » rendus par la nature pour vivre ? L’air que l’on respire, l’eau que l’on boit, la nourriture que l’on mange sont fournis par cet environnement que l’on s’évertue à détruire méticuleusement. On se détruit nous-même, en fait. Le système de valeurs est complétement retourné et repensé en Écotopia. Ce n’est plus la Porsche Cayenne ou la Rolex qui fait l’homme, mais plutôt son rapport avec les autres ; il s’est « dé-matérialisé ». Il semble en être bien plus heureux, d’ailleurs. Les femmes ne sont pas en reste : le maquillage est has-been… L’égalité stricte entre les sexes est d’ailleurs de mise. Les vêtements sont enfin faits pour être pratiques et non plus pour suivre une mode aussi stupide que mortifère. L’être supplante enfin le paraître.

3.1.4Des transitions sociétales

Pour en arriver là, il a dû y avoir une vision politique, suivie de transitions radicales. Ces mêmes transitions qu’il nous faudrait entamer maintenant avant de nous prendre douloureusement le mur de nos échecs en pleine face.

Une loi impose aujourd’hui de soumettre tous les prototypes de nouveaux objets à un jury de dix citoyens ordinaires (on n’utilise pas le terme de « consommateurs » dans une conversation polie). L’autorisation de fabriquer tel ou tel produit est seulement accordée si tous les jurés peuvent réparer les pannes probables avec des outils de base.

(p. 84)

Il existe peu de modèles différents, puisque l’apparence n’a plus d’importance.

Cet extrait, je le fais lire et étudié aux étudiants pour discuter sur notre rapport à la technologie. Liens avec l’obsolescence programmée actuelle, avec la notion (utopique !) de technologie appropriée ou d’innovation « située » telle que présentée dans l’exposition « À la limite : innover à la mesure du monde - 2055 » : « une innovation située se place entre les limites planétaires et le plancher social (assurant le bienêtre humain), elle répond à un contexte donné dans un territoire donné. »

l’usage du système métrique a été généralisé en Écotopia.

p. 31

Le thermomètre est gradué en degrés Celsius, je ne suis pas certain de ce qu’il indique, mais je sens que j’ai de la température.

p. 269.

3.1.5Une sécession chaotique

Comme on s’en doute, la période de transition qui suivit fut chaotique, même si beaucoup de gens s’en souviennent comme d’années exaltantes.

p. 92

La sécession a eu lieu 20 ans avant la visite de William Weston. On ne sait pas trop à quelle époque se situe l’action, on sait seulement qu’elle a lieu en mai et juin. Seule la préface stipule que la sécession a lieu en 1980, ce qui situe la visite de William Weston en 2000.

La fable utopico-réaliste de l’Écotopia donne un récit qui ouvre des possibilités. Il reste évidemment des morceaux de l’histoire non imaginés par l’auteur, mais la trame est là. Et même si tout n’est pas parfait en Écotopia (d’où la « semi-utopie » ?), ainsi les différentes communautés (noires et blanches, en l’occurrence) ne se mélangent pas, et restent ghettoïsées selon leur propre bon vouloir. La chasse est un sport encore pratiqué (sic !). Les écoles sont payantes. La violence animale tapie en chacun de nous est canalisée et évacuée lors de « jeux » rituels de guerre, combats sanglants entre humains, qui peuvent paraître primitifs.

Malgré cela, en 20 ans, on peut voir les progrès fulgurants de cette société vis-à-vis d’elle-même. Cela pourrait devenir une sorte d’asymptote, de point de mire à viser pour la réorganisation d’un pays comme la France.

3.1.6La réalité rattrape la fiction ?

Beaucoup de gens, parmi ceux qui ont voté pour Kamala Harris [aux États-Unis en 2024], ne croyaient pas en son projet mais estimaient qu’il y avait tout de même plus à gagner avec les Démocrates, centristes et libéraux, qu’avec Donald Trump. Il est temps de tester cette hypothèse dans les États où ces centristes sont aux commandes. C’est le cas en Californie avec Gavin Newsom ou dans l’État de New York avec Kathy Hochul. Ces États sont des locomotives, plus puissants économiquement que bon nombre de pays. Cela aurait du sens de voir si on peut y accélérer les politiques de transition climatique. Les Républicains considèrent que l’État fédéral ne doit pas tout faire, que les États peuvent décider seuls. Il est temps de retourner cet argument contre eux. [...] Il nous faut des exemples concrets de politiques climatiques qui réussissent et qui n’oublient pas les classes populaires, des politiques qui misent par exemple sur des transports collectifs abordables, une rénovation des logements qui permette dans le même temps de faire baisser les loyers. Nous avons besoin de sentir et toucher tout cela, de nous rendre compte que cela est possible.

Interview de Naomi Klein dans Socialter n° 67 décembre 2024 - janvier 2025

Et si Écotopia se faisait vraiment ? Les États-Unis semblent mûrs...

3.2La vague montante

3.2.1Synopsis

La vague montante est un petit roman de l’autrice américaine Marion Zimmer Bradley publié en 1955. Il est publié en français par les éditions Le passager clandestin.

La vague montante raconte l’histoire d’un petit équipage de vaisseau interstellaire, le Homeward, qui, après quelques générations occupées à le réparer suite à un atterrissage non maîtrisé sur une planète de Théta Centauri, revient vers sa planète natale, la Terre. Le récit débute à proximité de l’orbite de Mars. L’équipage s’attend à entrer dans un Système Solaire complétement colonisé par les humains, à trouver des vaisseaux spatiaux en tous sens (« [...] c’est déjà un miracle de ne pas avoir tamponné la fusée locale en route pour la seconde galaxie ! »), à capter des signaux radios partout et en permanence. Il n’en est rien.

— On a essayé de contacter la planète Mars par radio, mais de toute évidence, les signaux n’ont pas été captés.

p. 23

Ils pensent que la civilisation humaine utilise peut-être désormais des moyens de communication qui ont rendu les leurs primitifs.

— D’accord, l’humanité a progressé un peu au hasard pendant des milliers d’années. Mais à partir du moment où elle a utilisé des méthodes scientifiques, il lui a fallu moins de cent ans pour passer du premier avion à la fusée. Une race qui a mis au point les voyages interstellaires ne peut progresser que dans une seule direction. Si on voulait en prendre le temps, on pourrait aligner les chiffres sur une calculette et prédire exactement ce que l’on va trouver.

p. 19

La froide prédiction scientifique. « – Il me semble que tu laisses de côté l’élément humain, dit Ellie, pensive. » (p. 19). Les hommes de l’équipage, notamment Brian, le commandant, déroulent la science, les femmes apportent une touche humaine à la logique dépouillée des raisonnements.

Le constat est sans appel, pas de réponses aux signaux envoyés, pas de fusées détectées. En orbite autour de la Terre, l’équipage évoque la possibilité d’un cataclysme qui aurait décimé l’humanité. Quelques personnes prennent place à bord d’une navette pour aller se rendre compte à la surface. La navette se pose dans un champ (« — Tu t’es posée au milieu d’un champ ! [...] Ils éprouvèrent tous trois le même sentiment de culpabilité en contemplant les épis noircis. » (p. 31)). Un jeune garçon vient vers eux, ayant aperçu une traînée dans le ciel, mais déçu qu’il ne s’agisse pas d’une météorite.

— Nous faisons partie de la première expédition à destination du Centaure. Le Starward ! Nous avons, ou plutôt notre vaisseau a quitté cette planète-ci il y a des centaines d’années.

— Oh ! Le garçon eut un sourire amical. Eh bien, je suppose que vous êtes contents d’être de retour. Derrière cette colline (il la montra), vous trouverez une route qui mène à la cité.

p. 33

Dans le village à proximité, c’est l’incompréhension la plus totale pour les trois nouveaux venus. Personne ne semble le moins du monde surpris de les voir apparaître ainsi. La silhouette d’une ville se détache sur l’horizon, mais « ça fait des années que personne ne vit plus dans les villes ! » (p. 41).

— Je persiste à croire que tout ceci n’est qu’une sorte de comédie à notre intention. Ou alors nous sommes tombés dans une réserve de primitifs. Toute la planète ne peut pas être comme ça, enfin !

p. 52

Les spéculations vont bon train.

— Il a dû se produire un désastre inconcevable, dit Brian. Par rapport au monde que le Starward a laissé derrière lui, leur niveau culturel retarde de milliers d’années ! Même Terre II est plus civilisée qu’ils ne semblent l’être. Cuisiner sur un feu de bois, et ces minuscules villages, et ces cités vides...
— Oh, je ne sais pas, murmura Ellie de façon inattendue. Selon quels critères mesure-t-on le degré d’évolution d’une civilisation ? Il est possible qu’ils aient progressé d’une manière qui nous échappe, non ?

(p. 53-54)

3.2.2Science et technologie

L’explication est distillée au compte-goutte.

— Dire qu’à présent, murmura Brian, vous auriez dû avoir complètement colonisé toutes les planètes, et atteint les étoiles les plus proches !
La voix du vieil homme perdit ses inflexions aimables :
— Vous dites parfois des choses bien surprenantes, Monsieur Kearns. Vous ne dites pas « vous auriez pu » coloniser les planètes — ce qui, évidemment, aurait pu se faire — mais « vous auriez dû ». Et voulez-vous bien me dire pourquoi, je vous prie ? Celle-ci mise à part, les planètes ne sont pas exactement faites pour la vie humaine, et je n’aimerais vraiment pas avoir à vivre sur une autre planète que celle-ci !

p. 64-65

Les humains de l’époque d’avant, des « conquêtes » tous azimuts et du développement technologique sont qualifiés de « barbares ». « Pourquoi appeler « conquête » le fait d’expédier des êtres humains sur des mondes auxquels leur biologie n’est pas adaptée ? » (p. 65). C’est en arrivant au pied du mur que l’humanité a dû changer de cap. Une humanité qui avait commencé à coloniser le système solaire, en pleine croissance, donc. Mais comme seule la Terre était capable de fournir l’alimentation pour tout ce monde,

pendant une ou deux générations, tout homme et toute femme en bonne condition physique devaient consacrer tous leurs efforts à un seul but, la production alimentaire, au lieu de s’occuper de… d’astronomie théorique, ou enfin, comme ils l’appelaient. Et le temps de résoudre ce problème vital, les gens en étaient venus à penser à la science en termes de bénéfices concrets pour l’humanité. Ils ont dû comprendre alors que leurs ressources pouvaient être gérées avec plus d’efficacité sur Terre. Et penser en termes de coûts et de profits humains, ça nous a aussi débarrassés des guerres. Il n’a pas fallu longtemps pour devenir adulte.

p. 67

Au sein de l’équipage, la perspective de vivre dans le village, semble plutôt enchanteresse, même si « il n’y a pas autant de gadgets ni de machins que sur Terre II. » (p. 78). Un havre de paix, où « ils ne se fatiguent pas tout le temps à synthétiser leur nourriture, à explorer et à cataloguer toute une planète ! » (p. 79) Loin de toutes les idées de « cerveaux électroniques » et de « robots plein les maisons », dont semblait rêver l’ex-commandant Brian, lui qui a commencé à étudier comment piloter un vaisseau interstellaire alors qu’« il ne savait même pas lire ».

Pourquoi une civilisation « prête à conquérir l’univers tout entier » s’arrête-t-elle ? « Peut-être qu’ils ne sont pas arrêtés, peut-être ont-ils évolué dans une autre direction. » (p. 81) Et si de la complexité d’un monde, d’une société (telle que la nôtre, par exemple), pouvait engendrer la « simplicité même » ? Un système simple et sympathique ! « On possédait autant de terrain qu’on pouvait en cultiver tout seul, et tout ce qu’on pouvait fabriquer de ses propres mains. On donnait une partie de son travail là où c’était utile, et en retour, on pouvait prendre tout ce dont on avait besoin soi-même : la nourriture de ceux qui pratiquaient agriculture ou élevage, les vêtements de ceux qui les fabriquaient, et ainsi de suite. Tout ce qu’on pouvait désirer et qui dépassait le strict nécessaire, on pouvait l’obtenir par le travail, une bonne gestion de ses biens, et des arrangements de personne à personne. » (p. 87). Les essais de systèmes centralisés rationalisés de distribution ont été des échecs. Pas de loi. « Le but de tout le système est d’assurer le maximum de liberté à chacun. [...] le maximum de confort, le minimum d’ennuis ».

Ce petit roman questionne habilement l’essence de la science. Est-ce une fin en soi ou bien un moyen ? Écrit au sortir de la Seconde Guerre mondiale, son propos résonne avec une étrange actualité. « La science s’est toujours tellement préoccupée des ensembles — la Nation, la Race, l’Humanité-Dans-Son-Ensemble — qu’elle a imposé des fardeaux terrifiants aux individus. » (p. 100). Les villageois terriens répondent que la science est là pour « enrichir la vie personnelle » de chacun.

Nous sommes complètement gâtés, pourris, que nous avons développé tout un tas de besoins artificiels.

p. 106

Un jour, une des femmes de l’équipage du vaisseau a un grave de problème de santé. Brian, toujours enfermé dans ses schémas de technologie et de modernité, est inquiet par l’absence de médecin, de médecine, de science médicale chez leurs hôtes. Quand ça se complique, leurs hôtes s’avèrent capables de solliciter technologies adéquates (radio, avions...) et spécialistes (médecins, pilotes…). Remettre la science (et la technologie qui en découle) à sa juste place.

— Mais la radio, l’aviation... vous avez tout cela, alors pourquoi...
— Vous avez encore le point de vue du barbare, à ce que je vois, dit Frobisher d’un ton dégoûté. La radio, par exemple. Les barbares avaient même des radios avec des images, et ils se contentaient de s’asseoir, d’écouter et de regarder les gens agir au lieu d’agir eux-mêmes. Naturellement ils vivaient d’une manière plutôt primitive...

p. 122-123

La production d’objets et de technologie est adossée à la nécessité et non à la possibilité de le faire. Notre société va dans l’espace parce que c’est possible, elle fabrique des voitures autonomes parce que c’est presque possible, des ordinateurs parce que c’est possible. Avons-nous besoin de tout cela pour être heureux ? Ne pourrait-on pas fabriquer seulement le nécessaire et laisser le superflu sur l’étagère des mauvaises idées ? « Se servir de la science, ne pas être à son service. » Vivre simplement, de manière équilibrée, sans asservissement à une technologie qui se doit de fournir des « distractions et excitants nouveaux ». Fin de « l’obligation perpétuelle d’acheter les produits d’une science commercialisée, pour « créer de l’emploi ». »

Dans le roman l’humanité a subit un effondrement de sa population, sorte de suicide à grande échelle. Celle qui perdure semble vivre dans cet équilibre retrouvé. Peut-on être heureux en produisant chaque jour sa pitance sans pour autant rêver de conquêtes extra-planétaire ? La nouvelle société humaine, post-barbarie, est peut-être décrite de manière naïve (des petits villages autonomes de paysans), mais la réflexion autour de la place de la science et de la technologie est essentielle. Nous devrions nous la poser. Devons-nous implanter des puces dans nos cerveaux parce c’est utile/nécessaire/vital, ou bien parce que nous avons acquis la connaissance permettant de le faire ? Ou pas.

3.2.3Marion Zimmer Bradley (1930-1999)

Petite précision. En discutant sur le réseau social Mastodon de la thématique que je présente ici et du roman « la vague montante », quelqu’un m’a fait remarquer que la moralité de la romancière était douteuse.

Elle a écrit beaucoup de romans de science-fiction (cycle de Ténébreuse en fantasy), le cycle d’Avalon ; romans apparemment teintés de féminisme...

La notice wikipédia précise : « En 2014, Marion Zimmer Bradley a été accusée de pédophilie par sa fille, Moira Greyland, affirmant qu’elle avait été victime de sa mère et de son père, Walter Breen, de l’âge de 3 ans jusqu’à 12 ans. »

Peut-on dissocier l’œuvre de l’artiste ?

Je n’ai pas la réponse à cette question, peut-être la trouve-t-on dans l’essai du même nom de Gisèle Sapiro (2020). Néanmoins le livre dont je parle ici ne traite pas de ce type de sujet (la pédophilie) et n’a rien à voir avec la moralité de l’autrice. Faut-il malgré tout ne pas le lire ?

À vous de juger et de décider.

4Quelques exemples de « gouvernances »

4.1Diminuer le temps de travail

C’est le sujet des deux romans d’Hadrien Klent, « Paresse pour tous », et la suite « La vie est à nous ».

Quatrième de couverture de « Paresse pour tous » (tirée de Babelio) : « Et si on ne travaillait plus que trois heures par jour ?

Telle est la proposition iconoclaste d’Émilien Long, prix Nobel d’économie français, dans son essai Le Droit à la paresse au XXIe siècle. Très vite le débat public s’enflamme autour de cette idée, portée par la renommée de l’auteur et la rigueur de ses analyses. Et si un autre monde était possible ?

Débordé par le succès de son livre, poussé par ses amis, Émilien Long se jette à l’eau : il sera le candidat de la paresse à l’élection présidentielle. Entouré d’une équipe improbable, il va mener une campagne ne ressemblant à aucune autre. Avec un but simple : faire changer la société, sortir d’un productivisme morbide pour redécouvrir le bonheur de vivre.

Le roman s’étire sur la période de la campagne présidentielle située en 2022. Utopie à rebours !

La suite, qui, par son existence même spoile la fin du roman.

La suite. « La vie est à nous »

Concept de coliberté :

C’est démocratiquement que nous allons introduire, dans notre système capitaliste actuel, ce que nous pourrions appeler la coliberté, c’est-à-dire l’alliance entre une plus grande liberté face à la pression du travail et un projet collectif d’une société plus juste. La coliberté, la liberté en commun. J’insiste sur ce mot qui permet d’échapper aux caricatures que certains associent à la paresse. On est colibre lorsqu’on se libère du joug du travail sans pour autant se replier sur soi. On est colibre quand on travaille quinze heures par semaine, et que le reste du temps on l’organise de manière autonome, libre, mais attentive aux besoins des autres, du vivant au sens large. On est colibre quand on est à la fois libre et ensemble.

Extrait du discours fondateur d’Émilien Long. p. 26

« Inventer un mot. Changer le monde, déjà par le vocabulaire ? » p. 26

L’extrême-droite le fait en imposant son champ lexical : wokisme, islamo-gauchisme, ensauvagement, grand remplacement… etc. (Résister, Salomé Saqué, 2024)

Dans ce monde, on est un·e « 15 » ou bien un·e « décalé·e », c’est-à-dire quand on continue de travailler comme avant, mais en donnant une journée par semaine à « des secteurs ayant besoin de soutien »... Comme des associations, par exemple.

On est trois ans après les élections. Donc en 2025 ! On suit Émilien Long dans la semaine qui précède un référendum pour changer la constitution et non plus élire un président mais un collège de six coprésidents :

— Le principe étant qu’il y a six coprésidents, et pour chaque décision un tirage au sort exclut l’un des six, pour que seuls cinq puissent décider. Cela souligne le fait qu’aucun des coprésidents n’est indispensable, et cela évite la certitude que l’un d’entre eux soit en mesure d’influer sur le vote, puisqu’il pourra être exclu lors du tirage au sort.

p. 102

Les difficultés ne sont pas mises sous le tapis, avec les agriculteurs (p. 57), les industriels (p. 188), l’opposition, etc.

— Oui, monsieur le président, on est en train de crever, et vous les Parisiens, vous n’y comprenez rien du tout. Vous imposez des normes délirantes qui nous mettent sur la paille

p. 57

Cette fois, je ne divulgâcherai pas la fin !

4.2Réduire les pouvoirs

« Voyage en misarchie, Essai pour tout reconstruire » de Emmanuel Dockès paru en 2019. Emmanuel Dockès est professeur de droit à l’université Paris-Ouest-Nanterre.

Résumé sur Babelio :

Emmanuel Dockès expose dans cet essai ses propositions pour repenser notre société dans tous ses aspects. Au fil de l’ouvrage, l’auteur mobilise les idées les plus progressistes et les plus audacieuses sur la monnaie, la démocratie participative, le partage du travail, la propriété d’usage, la rotation des familles, l’autogestion, la liberté d’entre- prendre, les services publics, l’autodétermination...

Ce livre nous entraîne dans une aventure politique concrète, dans un pays où les règles visent à empêcher les abus de pouvoir et à préserver les libertés (avec toute l’imperfection que cela implique). L’ouvrage prend la forme facétieuse du témoignage fictif d’un personnage englué dans les préjugés de notre époque, perdu sur une terre inconnue dont il va découvrir les règles et les mœurs.

« Misarchie. n.f. : régime dont le principe est une réduction maximale des pouvoirs et des dominations. » Qui hait (du grec misos) le pouvoir (du grec arkhè).

Sébastien Debourg est professeur de droit spécialisé en finance internationale. Sur un trajet vers Sydney en avion, celui-ci fait un atterrissage de fortune. Le prof de droit part à la recherche de secours. Il va découvrir un pays imaginaire, l’Arcanie...

Extrait d’un dialogue :

— Mais nous n’avons pas d’État !
— Vous avez une Haute Cour, une Caisse centrale, une police... Ce sont des fonctions qui sont gérées par l’État.
— Pas chez nous en tout cas. Chacune de ces fonctions est gérée par un district indépendant. D’ailleurs, pour le garantir, les districts globaux, ceux qui ont une compétence sur toute l’Arcanie, ont l’interdiction de se regrouper ou de s’associer. L’indépendance de chacun d’eux garantit l’absence de pouvoir souverain ou centralisé, et même l’absence de prétention à la souveraineté.

p. 112

Les enfants sont élevés par des communautés éducatives pour éviter le « clonage éducatif » p. 132-133. On retrouve ce concept dans « Eutopia » de Camille Leboulanger.

Les vêtements neufs n’existent plus : « nos vêtements sont faits pour durer au moins trente ans. En achetant du double zéro, vous pourrez facilement transmettre à vos enfants… » p. 191-192

C’est surtout un manuel politique et économique. La trame narrative est un peu poussive mais les dialogues entre le narrateur et les habitants d’Arcanie sont passionnants.

Voici pour terminer ce livre quelques extraits d’une interview de l’auteur par le magazine Socialter (juin 2019) :

La plupart des utopies qui ont été écrites sont totalitaires : elles peignent un monde dans lequel il n’existe pas de contradiction. Tout le monde est convaincu du système, tout le monde est heureux : c’est une vision totalitaire. En misarchie, tout le monde est en désaccord. C’est dans ce genre de monde que j’aurais envie de vivre, un monde dans lequel il existe plus de diversité, donc plus de choix, donc plus de liberté.

Je ne me fais pas d’illusion sur la disparition du pouvoir. Dans les sociétés humaines, le pouvoir se recrée très facilement : il suffit de regarder les couples ou les associations militantes. Il y aura toujours du pouvoir. Il s’agit qu’il y en ait le moins possible. Une des grandes tendances de l’être humain est d’abuser du pouvoir qu’on lui accorde ; il faut donc le surveiller, faire de la rotation, et organiser des contre-pouvoirs. C’est tout l’objet de la misarchie : créer des contre-pouvoir, et non pas supprimer le pouvoir, parce qu’à mon avis, cela n’aurait pas de sens.

Il termine ainsi :

Si on voulait pour l’instant faire progresser la misarchie, il faudrait agir dans l’accroissement des très nombreuses expériences de sociétés alternatives, qui sont des embryons de société futures. Mais je pense qu’il est important de réfléchir dès à présent au système que l’on désire, faute de quoi on ne peut pas penser un futur meilleur.

Ce qui rejoint d’autres auteurs comme Descola.

4.3Abolir la propriété privée

C’est ce que propose Camille Leboulanger dans un épais (mais très chouette) roman : « Eutopia » paru en 2022. On reste dans la même consonance (Utopie, écotopia, eutopia…). Ici, eutopia, c’est pour le bon lieu, d’après le grec eu-, bon, et topos, lieu. Le bon endroit.

Le roman suit la vie d’Umo qui est né et a grandi à Pelagoya, entre la rivière et les ceriseraies. Puis les voyages et la musique ont rythmé ses jours, de son village natal à Opera, en passant par Télégie et Antonia. Le récit de sa vie, de ses amours, de ses expériences, de ses doutes et de toutes les personnes qui ont croisé sa route. (4e de couverture).

On se place dans une époque postérieure à « la déclaration d’Antonia », qui abolit toute propriété privée.

Le roman est écrit au féminin générique, ce qui surprend, forcément, au début, mais ce à quoi on s’habitue rapidement avec délice. L’auteur s’en explique p. 651 :

Les usages linguistiques d’une société guidée par la Déclaration d’Antonia seraient nécessairement différents de ceux que nous faisons depuis notre XXIe siècle propriétariste. Par conséquent, j’ai fait le choix de féminiser le plus de noms possibles lorsque cela s’appliquait (les noms de métiers, notamment). J’ai également choisi de pratiquer l’accord en genre et en nombre des participes présents, ainsi que l’accord de proximité, ce qui tient moins de la prospective linguistique que du retour à un usage de la langue française antérieur au XVIIe siècle.

4.4Réinventer le soin

« L’école des soignantes » de Martin Winkler, paru en 2019, est plus ou moins dans la lignée d’un autre de ses romans, « Le chœur des femmes ».

On est à Tourmens, une ville de province, en 2039.

Rompant résolument avec le mercantilisme et l’escalade technologique, le Centre hospitalier opte pour une approche holistique, pragmatique et écoconsciente. Le marketting commercial – industriel ou pharmaceutique – est interdit de séjour dans son enceinte. Les pratiques médicales doivent désormais s’appuyer sur des données scientifiques avérées et les soignantes sont invitées à favoriser l’approche relationnelle et clinique avant de recourir à la prescription de tests diagnostiques et de traitement coûteux et d’intérêt non démontré. À tout moment, les soignées sont invitées à prendre part aux décisions qui les concernent, et leurs préférences sont respectées.

p. 32

5Thrillers écolos

5.1James Bond vert

« Siècle bleu » de Jean-Pierre Goux (2010). Un James Bond écolo ! Un roman d’espionnage.

À la suite de quelques actions éclatantes su niveau international d’un groupe clandestin d’activistes écologistes, « Gaïa », le chef de celui-ci, Abel, est désigné comme bouc émissaire pour dissimuler un abject secret d’États entre Washington et Pékin. Il devient l’ennemi public n° 1, traqué partout sur la planète, il devra faire son possible pour découvrir la vérité.

Bourré de suspense : entre conquête de la Lune, préservation des écosystèmes, oligarchie mondiale, mainmise de la mafia sur l’économie de la planète...

C’est très bien documenté (avec une bibliographie à la fin), les passages sur la finance mafieuse souterraine font froid dans le dos. Jean-Pierre Goux est fasciné par les images de la Terre vue de l’espace. Son point de départ est que lorsqu’on voit ça, on ne peut qu’être subjugué et faire en sorte de protéger ce joyau. Le « Manifeste de Gaïa » :

Notre espèce détient un pouvoir singulier qui la distingue de toutes les autres et qui lui a permis de se hisser tout en haut de la pyramide, pour le meilleur et pour le pire. Un pouvoir surnaturel à la puissance inégalée : nous sommes capables d’imaginer et de partager des histoires qui structurent la réalité et nous permettent d’agir ensemble. Aujourd’hui ce récit basé sur la consommation, la croissance et l’argent nous conduit vers l’abîme. Nous l’avons placé au-dessus des lois de la nature. Or, tout ceci n’est qu’une illusion. Si nous comprenons que notre réalité est structurée par cette fable, nous avons gagné. Il suffit simplement d’en écrire une autre. La crise que nous traversons est une crise narrative.

Pour accompagner ces millions de révolutions et tracer un chemin vers ce futur en gestation, nous avons donc besoin d’un nouveau récit collectif basé sur la beauté et le rêve plutôt que la peur et la culpabilisation. Un récit à la hauteur des enjeux auxquels nous devons faire face. Un récit qui montre les valeurs dont nous aurons besoin pour réussir. À nous de l’écrire tous ensemble. Ce récit devra être enthousiasmant et d’une incroyable solidité car les forces qui tenteront de nous en détourner seront multiples et prodigieuses. Ce récit sera notre plus grand levier pour changer le système. Écrivons ensemble ce que sera demain.

Nous appelons toutes les organisations, mouvements et individus déjà engagés dans cet élan à s’unir. Nous appelons toutes celles et ceux qui veulent s’engager à nous rejoindre. Ensemble, tentons l’utopie, tentons l’insensé, tous reliés sous la bannière de Gaïa.

Annexe tome 1, p. 479

Je ne suis pas loin de penser qu’instaurer une nouvelle religion, basée sur la préservation du vivant, pourrait nous sortir d’affaire. Reste à trouver le gourou pour la mettre en place. Un·e influenceur·euse pour le vivant ?

5.2Supprimer le mal à la racine ?

« Le zoo de Mengele » de Gert Nygårdshaug (1989 — auteur norvégien) raconte l’histoire de Mino, un enfant chasseur de papillon dans un village d’Amazonie. Village massacré sous ses yeux par une entreprise américaine de prospection pétrolière. Désir de vengeance. Il devient alors Morpho, le leader de Mariposa, groupuscule terroriste qui, partout dans le monde, traque ceux qui s’enrichissent sur le dos de la planète, pour les éliminer.

Papa, pourquoi les papillons n’ont-ils pas de sang ? Ça veut dire qu’ils n’ont pas non plus de cœur ?

p. 16

Ils n’emploieraient ni armes à feu ni explosifs. Beaucoup avant eux avaient essayé de changer le monde en employant ce genre de moyens, et ils avaient échoué. Pour parvenir à des changements aussi radicaux, les humains devaient, comme toute autre créature sur cette planète, faire preuve d’humilité. Une simple bourrasque d’automne ne suffisait-elle pas à faire tomber toutes les feuilles jaunies d’un arbre ? Et une petite goutte d’eau, en gelant dans une fissure de roche, ne finissait-elle pas par faire éclater toute une montagne ?

“Experimentos Mengele em Jungela” *écrit par le professeur Gello Lunger. À l’en croire, ce médecin nazi avait pour projet de faire de toute l’Amérique latine un zoo — son propre zoo. Le zoo de Mengele. Ha ha ! Aujourd’hui, la planète entière est devenue un grand Zoo de Mengele. Une horrible maison de fous. Nous y serons de parfaits habitants. Santé !

p. 245

[...] Josef Mengele. [...] le monde fonctionnait comme s’il avait été créé à son image*.

p. 334

Les journaux se lancèrent dans toute une débauche de spéculations, jusqu’à ce que tous reçoivent une lettre annonçant que quiconque se rendrait responsable d’actes détruisant irrémédiablement la nature, ou se rendrait coupable — directement ou indirectement — de la destructions d’espèces de plantes, d’insectes ou d’animaux, quiconque impliqué dans des projets — nationaux ou internationaux — entraînant des catastrophes écologiques, quiconque polluerait ou répandrait du poison à grande échelle, serait tué d’une manière particulièrement sournoise

p. 343

6Retour à la nature

« La vague montante » de Marion Zimmer Bradley déjà évoqué qui traite (rapidement) du délaissement des villes pour une structure sociale sous forme de villages, proche d’une nature cultivée.

6.1La trilogie éco-féministe de Gabrielle Filteau-Chibat dite du «

Kamouraska »

« Encabanée » (2018) raconte l’expérience d’Anouk, qui quitte son quotidien aliénant de Montréal pour une cabane abandonnée au milieu de la forêt du Kamouraska sur la rive droite du Saint Laurent au nord-est de Québec.

Un récit romancé de l’expérience vécue par Gabrielle Filteau-Chibat.

Je ne veux pas de votre argent, ni vivre l’asservissement du neuf à cinq et ne jamais avoir le temps de danser. Rêver d’un bal comme d’une retraite anticipée ou d’un voyage tout inclus avec un prince de Walt Disney. Pas pour moi. Je veux marcher dans le bois sans jamais penser au temps. Je n’ai pas besoin de montre, d’assurances, d’hormones synthétique, de colorant à cheveux, de piscine hors terre, de téléphone cellulaire plus intelligent que moi, d’un GPS pour guider mes pas, de sacoche griffée, de vêtements neufs, d’avortements cliniques, de cache-cernes ; d’antisudorifiques bourés d’aluminium, d’un faux diamant collé sur une de mes canines, ni d’amies qui me jalousent. De toutes ces choses qui forment une vie réussie. Consommer pour combler un vide tellement profond qu’il donne le vertige.

p. 30

« Sauvagines » (2019), c’est une sorte de suite, on y retrouve Anouk et Riopelle, même si le récit est centré sur Raphaëlle, une garde-forestière qui vit dans une cabane isolée dans la même forêt. Il y a une histoire avec un braconnier. Du militantisme écologiste, encore, et plus encore que dans le premier opus.

Dans « Bivouac » (2021), c’est la lutte contre le passage d’un oléoduc dans la forêt chérie[2]. Les mêmes personnages. La suite, en somme.

C’est remarquablement bien écrit, en québécois (avec un glossaire à fin et des termes aussi poétiques que « bibittes » (les petites bêtes), « char » (voiture), « dormir au gaz » (ne pas réagir), « cogner des clous » (piquer du nez)...

Gabrielle Filteau-Chiba sur France Inter dans la Terre au Carré le 31 janvier 2025 :

Il faut aller étudier en droit, il faut devenir journaliste, il faut être des porte-parole, il faut aussi être des bons parents, il faut apprendre à nos enfants à prendre soin de leur corps, de ne pas se surmener. Il faut revenir à un rythme beaucoup plus lent. C’est ça la décroissance, en fait, c’est dormir plus, lire beaucoup, faire l’amour, marcher. Je pense que si on passait plusieurs heures par jour avec ce programme-là... Puis déjà, on consomme moins, on a moins envie d’aller s’acheter des vêtements neufs parce qu’on est triste, qu’on a une mauvaise estime de soi. Moi, je suis certaine qu’en se donnant beaucoup d’amour, on va influencer plus largement notre cercle d’amis, notre famille. Et de toute façon, les révolutions partent toujours d’en bas.

7Reboisements

7.1La nature reprend ses droits

« Chaudun, la montagne blessée » de Luc Bronner (2020), n’est pas un roman. C’est le récit d’une enquête livré par Luc Bronner (journaliste au Monde) à partir de quelques ruines d’un ancien village dans une vallée encaissée du Champsaur dans les Hautes-Alpes, Chaudun. On y côtoie une vie difficile au 19e siècle, au rude rythme des saisons. Une vie ingrate.

Le village avait été fondé en 1593, pour exploiter quelques hectares de terres, prairies et forêts. Manifestement mal géré, ce patrimoine précieux s’est envolé sous la coupe de l’homme.

Pour survivre, les bergers ont accepté de prendre plus de moutons pendant l’été. Des milliers de bêtes, qui ont piétiné les pelouses de montagne, creusé les chemins, érodé les pentes au-dessus des ruisseaux. À cause de la déforestation, l’eau déborde au printemps et transforme les ruisseaux en torrents et les torrents en force de destruction qui font rouler les pierres, les arbres, la terre. L’hiver ce sont les avalanches qui descendent et balayent ce qui reste des forêts et des chemins. La vallée est exsangue, les bois sont décimés, les pâturages inexploitables. La faute de l’être humain, sans appel, une faute qu’il paie très cher.

p. 105.

Le village de Chaudun a été vendu à l’État français — l’administration des Eaux et Forêts — le 6 aout 1895, au terme d’une « lente agonie » : une vie de plus en plus rude, un environnement dévasté par un déboisement intempestif. Vivant normalement des pâturages qu’offre la montagne, celle-ci, petit à petit mise à nue pour les besoins du chauffage, de la construction, a vu ses prairies ravinées et dévastées par l’érosion, le couvert forestier ne les protégeait plus.

Après la vente, le reboisement est orchestré par l’État. Au début du 20e siècle, pendant dix-sept ans, des millions d’arbres seront replantés : quelques feuillus, des mélèzes, des pins noirs, des épicéas, des pins cembros, des pins à crochets, des pins sylvestres. Un siècle plus tard, la végétation a envahi les ruines du village, l’humain a définitivement déserté le lieu, redevenu un paradis de biodiversité. Une réserve intégrale (le bois du Chapitre) a été créée :

Les biologistes, qui viennent dans la réserve intégrale du bois du Chapitre, redevenue une forêt subnaturelle*, presque primaire, y relèvent des espèces d’une exceptionnelle variété.

p. 163

La vérité est que cela fut très long, très progressif, le temps d’effacer les blessures laissées par les hommes et les femmes. Le minéral a reculé, s’est effacé, pas à pas, jour après jour, face au règne végétal et animal. Depuis, la vallée vit presque sans intervention humaine, libre, naturelle, violente comme l’est la nature. […] Chaudun raconte notre passé, et notre futur probablement.

p. 168

7.2L’homme qui plantait des arbres

L’histoire de Chaudun fait inévitablement penser à la nouvelle de Jean Giono « L’homme qui plantait des arbres » ; Elzéard Bouffier, personnage de fiction, on a envie qu’il soit réel, qu’il ait vraiment existé et reboisé ainsi, patiemment, des hectares de garrigue pierreuse.

En revanche, un autre personnage existe réellement, au Brésil. Le photographe Sebastião Salgado et sa femme Lélia Deluiz Wanick Salgado ont fondé l’Institut Terra au Brésil, pour replanter 700 ha d’arbres dans une vallée devenue aride sous les coups de l’exploitation. Et redevenue verdoyante !

7.3L’homme qui arrêta le désert

C’est le titre d’un petit livre, récit écrit par Damien Deville (2022).

Depuis le Burkina Faso, aux confins des dunes sahariennes, une voix inspirante s’élève : celle de Yacouba Sawadogo. Lauréat du Right Livelihood Award, prix Nobel alternatif, il consacre sa vie à planter des arbres aux portes du désert.
Alors que tout semblait perdu, qu’au début des années 1980, une grande sécheresse décimait les troupeaux et contraignait les familles à l’exil, Yacouba a fait le choix de retourner à la terre. En réinventant la méthode ancestrale du zaï, en renouant avec les héritages de sa propre lignée familiale, les « faiseurs de pluie », et en défrichant les chemins d’une quête spirituelle, il a ressuscité la vie. Les familles se sont réinstallées, les champs ont retrouvé leur fertilité, et l’antilope, le hérisson et l’oiseau ont repris leurs quartiers : le village de Yacouba est redevenu un monde de relations, une oasis verdoyante, une terre de poésie et de partage.

4e de couverture

L’homme avait en effet, des années auparavant, défriché un chemin. Face à la colère des sables, il avait su fabriquer des remparts de verdure. À l’orée d’un désert violent, et suite à la grande sécheresse du début des années 1980 qui abîma les corps et les cœurs, le village de Yacouba Sawadogo est devenu un véritable jardin. Une forêt y a repris ses droits, si bien qu’elle est dorénavant un phare pour l’humanité, une sentinelle face à l’érosion du vivant et une forteresse contre la désertification des territoires qui menace au-delà des frontières du continent africain.

p. 9

Le zaï est une forme particulière de culture en poquet (trou avec plusieurs graines) permettant de concentrer l’eau et la fumure (1 à 3 t/ha) dans des microbassins (30 à 40 cm de diamètre, 10 à 15 cm de profondeur) creusés à la daba (pioche à manche court) en quinconce tous les 80 cm où les graines seront semées (une douzaine de graines de sorgho sur les terrains lourds, ou du mil dans les terres sableuses ou gravillonnaires). La terre retirée du trou est déposée en croissant en aval des trous afin de limiter l’érosion et piéger dans les poquets les sables, limons et matières organiques transportés par le vent. La surface de sol qui n’est pas travaillée autour des trous sert d’impluvium (captage d’eau pluviale), et permet donc d’augmenter la quantité d’eau retenue dans les poquets.

Wikipedia

8Conclusion

On s’y met ? D’abord faire le ménage d’une classe politique oligarchique, remettre un soupçon de démocratie dans l’histoire. Dépoussiérer des institutions pensées à une autre époque, pour des défis différents… Il faut cesser de tergiverser et s’inspirer de ce genre de récit. Yapluka.

Il faut probablement commencer à petite échelle, mettre en place des sociétés désirables, humaines, équitables… S’extraire au mieux du système. Et les faire ensuite coalescer.

Des « écotopies » en référence à Écotopia.

Écotopie :

[…] tout territoire s’étant engagé dans la transition culturelle en réponse à la crise écologique globale. Une écotopie est donc un lieu de résistance au paradigme idéologique, économique et politique ayant produit cette catastrophe. C’est aussi un lieu où s’inventent de nouvelles relations avec la nature, de nouveaux imaginaires théoriques et pratiques, de nouvelles organisations collectives autour de la question écologique par excellence : comment habiter un territoire de façon harmonieuse et soutenable ? Cela peut être des parcs naturels, des fermes agro-écologiques, des jardins coopératifs, des centres de formation en construction naturelle, des centres de retraite spirituelle et d’éducation dans la nature, des écovillages, etc. Ils ont en commun d’être des lieux minoritaires et encore marginaux, des lieux d’expérimentations locales et territorialisées mais reliés entre eux pour former un réseau, non plus ordonné par une autorité technocratique mais émergeant de centres de vitalité interstitiels prenant pour modèle le mycélium, le rhizome ou les adventices.

Delorme (2020)

Footnotes
  1. Résumé de la conférence : « Quels imaginaires les romans utopiques nous offrent-ils pour penser des avenirs écologiques et inventer des sociétés alternatives ? En mêlant réflexion littéraire et enjeux contemporains, cette discussion invite à explorer le rôle de la fiction dans la construction de visions inspirantes pour le futur. Une occasion d’échanger sur la puisance des récits pour nourrir des projets collectifs et réinventer nos modes de vie. »

  2. Basé sur une lutte véritable contre un projet d’oléoduc dans la forêt du Kamouraska. Lutte débutée en 2013 et finalement victorieuse 5 ans plus tard. Comme quoi, il ne faut jamais désespérer !

References
  1. Magrin-Chagnolleau, I. (2021). Futurs utopiques et dystopiques : Comment la fiction aide à penser l’évolution. Arts et sciences, 5(1). 10.21494/ISTE.OP.2021.0607
  2. Delorme, D. (2020). D’Ecotopia Aux Écotopies : Imaginaires Théoriques et Pratiques Des Territoires En Transition. In De La Crise de La Représentation à La Représentation de La Crise : Ésthétique et Politique de l’Anthropocène (Presses universitaires Savoie Mont Blanc).