Les tribulations d’un astronome

Introspection existentielle

vendredi 19 avril 2019 par Guillaume Blanc

Je ne suis pas dans les clous. Enseignant-chercheur. Enseignant et chercheur. Enseignant ou chercheur. Enseignant. Chercheur. Chercheur de quoi ? Quelle est ma quête ? Suivre l’étoile, peu m’importent mes chances, peu m’importe le temps, ou ma désespérance [1] ? Enseignant, surtout. D’abord. En ce moment.

Je crois que la recherche ça ne m’amuse pas. Plus. Ou bien est-ce mon domaine, l’astrophysique, la cosmologie ? Ou la façon d’être, de faire ? Une collaboration internationale, des centaines de personnes, des dizaines de mails que je ne lis même plus, des réunions de collaboration aux États-Unis, même prendre l’avion pour ça ne m’amuse plus. Des téléconférences en anglais à pas d’heure. Avant, j’aurais fait n’importe quoi pour y assister, pour y participer. Maintenant tout cela ne m’effleure même plus. Les discussions scientifiques ne me font même plus triper. C’est grave, Doc ? Pourtant j’ai encore des projets, enfin un projet, que j’aimerais mener à bien. Mais il y a toujours une foultitude d’autres choses qui passent avant. Des trucs liés de près ou de loin à l’enseignement. Ou à d’autres domaines de recherche. La physique me passionne toujours autant, mais pas forcément celle de mon domaine. J’ai essayé de lorgner ailleurs, à côté, mais n’est pas Pierre-Gilles de Gennes qui veut. Alors, je bibliographie, à défaut de construire, chercher, trouver, sur une chose ou l’autre. Et parfois je résume le résultat de mes élucubrations par ici. Mais ça ne compte pas.

Pourquoi ce changement de cap, ce revirement ? Contrairement à d’autres, collègues ou pas, je n’ai pas eu de mentor, pas de prof charismatique dans ma jeunesse qui m’a donné envie de faire ce que je fais. Je l’ai découvert par moi-même. Au gré des lectures et des rencontres, certes, mais aucune plus déterminante qu’une autre [2]. Je me suis construit petit à petit par moi-même. J’ai saisi des occasions qui se sont offertes, mais jamais personne ne m’a dit vas-y fonce, essaye, c’est pour toi, ça, et je vais te donner un coup de main pour y arriver. J’ai obtenu un poste d’enseignant-chercheur, probablement un peu par chance, mais compte tenu du petit nombre, c’est un facteur à prendre en compte. Mais ensuite, au lieu de recevoir de l’aide, j’ai eu pas mal de bâtons dans les roues. D’abord une équipe qui ne m’attendait pas (je n’étais pas le candidat favori, mais contre toute attente...), qui ne m’a pas vraiment aidé à surmonter les premières années de maître de conférences, entre les cours à préparer, un projet de recherche sur une thématique complètement nouvelle, projet qui avançait de fait sans moi parce que j’enseignais tant bien que mal, etc. J’ai fini par changer d’équipe, dans le même labo, pour atterrir sur le projet sur lequel je suis encore à l’heure actuelle, mais dans un autre labo. Nouveau sujet, encore. Nouvelle équipe, donc, mais malgré un léger mieux, ce n’était encore pas ça. J’y étais assez seul, équipe de nom mais pas de fait, collègues sans l’être. J’ai tenté de nouveaux défis (à mon échelle), comme toujours, l’un fut de co-encadrer une thèse, malheureusement, si l’étudiant était très bien, le co-encadrant et son aréopage m’a méprisé, ignoré et finalement évincé. J’ai changé d’air encore, de labo, cette fois. J’ai cru que ça repartait. Mes projets motivaient mes sympathiques nouveaux collègues, un nouvel élan !

Élan à nouveau brisé, cette fois par un étudiant. Plein d’enthousiasme dans ma nouvelle équipe, j’ai voulu retenter le co-encadrement de thèse, mais l’étudiant choisi [3] s’est révélé catastrophique, à peu près à l’opposé de son CV pourtant académiquement gratiné (agrégation, ENS, etc). Méprisant et arrogant avec ça. Il a fini par jeter l’éponge au bout de deux ans. Ouf. J’ai donc abandonné ce sujet de recherche dont j’essayais de faire quelque chose depuis plusieurs années, la magnification cosmique. Finalement rien, que dalle n’en sera sorti. Ces différents revers auraient-ils saper ma passion pour l’astronomie, l’astrophysique, la cosmologie ? Je ne sais pas... Peut-être est-ce simplement une évolution naturelle de mes centres d’intérêt : peut-on se passionner pour la même chose toute une vie ? Oui, assurément, mes collègues en sont la preuve vivante. Mais peut-on ne pas se passionner pour la même chose toute une vie ? Sûrement, aussi. Je l’espère en tout cas.

Probablement est-ce par dépit après ces quelques infortunes — tout seul, c’est déjà pas facile, mais à contre-courant, encore moins ! — que je me suis un peu réfugié dans ce qui marchait alors pas mal, c’est-à-dire l’enseignement. Je me suis plongé, peut-être par facilité, dans la pédagogie un peu plus, dans mon cours physique et société un peu plus. J’ai pas mal de projets autour de tout ça, ça me fait vraiment vibrer en ce moment. J’ai dû regarder un peu comment l’humain social fonctionne, ce faisant. Moi qui ne jurait auparavant que par les maths et la physique, je découvre ces sciences « humaines », et je trouve cela assez passionnant. J’ai aussi envie d’œuvrer pour sauver le climat. Ce qui est sauvable, tout au moins. Je le fais à mon petit niveau avec un petit bout de cours sur le sujet. Je promeus ainsi la bonne parole, un peu. Si je m’ennuie dans un colloque sur mon domaine de recherche, en revanche je jubile quand je suis à une formation ou un colloque de pédagogie. Je jubile quand je vais à un séminaire sur le climat, alors qu’un séminaire d’astrophysique m’endort. Tout cela m’occupe. Je n’en suis pas moins hors des clous...

Car forcément, ce faisant, je ne produis pas de science, pas de papier « scientifique » — ce n’est pas faute d’écrire, pourtant. Donc pas de HDR, mais comme j’ai décidé que je n’encadrerai ou co-encadrerai plus d’étudiants (en thèse) — après deux échecs sur deux, j’estime que je ne suis pas bon à cela —, à quoi bon passer cet examen, dont de surcroît, je trouve qu’il ne sert à rien [4] : il suffit grosso modo de le passer pour l’avoir, et même si ça s’appelle « Habilitation à Diriger des Recherches » ceux et celles qui l’ont ne sont pas forcément très doués pour encadrer des étudiants en thèse, disons que ce n’est pas un label de qualité sur ce plan-là, car l’examen est surtout centré sur les résultats en recherche.

Ce n’est pas parce que je ne fais pas de recherche que je m’ennuie pour autant, loin s’en faut ! Je suis seulement un peu gêné vis-à-vis de mes collègues, engagés sur un projet international, avec moi qui ne sert à peu près à rien. Boulet. Alors pour me faire vaguement pardonner, j’organise les réunions de groupe... Je rase les murs. Enfin non, j’assume. J’ai dépassé le stade du rasage des murs. Je circule la tête haute dans les couloirs et je ne regarde même pas les plinthes quand j’y croise quelqu’un.

Enseignant-chercheur. Un métier véritablement schizophrène. Frustrant. Enseignant et chercheur. Comment parvenir à faire les deux correctement ? Deux boulots pour le prix d’un. Les mauvaises langues diront même trois. Chercheur, enseignant et administratif. Chercheur et enseignant, c’est déjà pas mal. Compte tenu de la charge d’enseignement, ça demande une organisation sans faille, une efficacité à toute épreuve pour faire en sus une recherche efficace. Ou bien d’encadrer des étudiants en thèse, de déléguer, en somme. Et/ou de bosser soirs et week-ends sans prendre de vacances. Comme j’ai décidé depuis le début que je ne négligerai pas mes autres passions, il faut bien que je prenne un peu de temps pour m’y consacrer. Les soirs et les week-ends, tout comme les vacances, je ne bosse pas. Sauf exceptionnellement. Il faut donc que je gère cette frustration de devoir tout faire à moitié. En ce moment, je me consacre donc plus à l’enseignement, ma recherche se cherche et se carapate. Il va bien falloir que je m’y remette. Un jour. Ou l’autre.

Il y a pas mal de complaintes, très inaudibles, autour de moi, d’enseignant-chercheurs frustrés, mal dans leur peau, qui se cherchent, ne se trouvent pas. On en parle parfois autour d’un café, ça fait déjà se sentir moins isolé. Compris. C’est en effet un métier qui peut manquer un tantinet de panache parce qu’on demande d’être brillant en recherche et c’est tout, l’enseignement n’étant là que par nécessité. Tâche de service. Il est là parce qu’il faut bien. Mais pas de reconnaissance institutionnelle. Un enseignant-chercheur qui enseigne vite fait bien (mal ?) fait peut vite monter les barreaux de l’échelle pour peu qu’il cherche bien. Un enseignant-chercheur qui cherche vite fait bien (mal) fait, hum, ça n’existe pas : soit on fait de la recherche, soit on n’en fait pas, mais vite fait bien fait, c’est pas vraiment possible (quoique...). S’il peaufine ses cours, tout le monde s’en fout. Sauf lui. Sauf peut-être les étudiants. Et encore, ils sont souvent ingrats, les étudiants. À peine merci en sortant.

Ah, encore une chose, l’enseignant-chercheur est scotché dans son université. La mobilité, la richesse qu’il y aurait à changer de fac, aller voir ailleurs, s’enrichir les idées, connecter d’autres neurones, par envie de changer d’air, par nécessité personnelle, pour limiter le temps de transport ou simplement par curiosité, ce n’est pas vraiment possible. Il faut feinter grave pour y parvenir. Et nombreux sont les obstacles sur le chemin. Administratifs, les obstacles, bien entendu. Enfin, il faut d’abord trouver quelqu’un pour permuter. Dépendre de l’autre. Si pour une raison ou pour une autre il décide d’arrêter le processus, tout tombe à l’eau. On ne peut pas compter uniquement sur soi-même pour cela : l’autre est une partie non-négligeable de l’équation. Qui a donc peu de solutions. Problème à N corps. On ne peut pas changer de fac comme ça. Il faut un échange de poste. Usine à gaz. Non mais, vous vous croyez où ?

À part ça, je m’éclate. J’adore enseigner la physique aux étudiants, j’adore chercher des méthodes pour mieux leur faire comprendre, les motiver, les amener à réussir. J’adore apprendre plein de choses en préparant mes cours. J’ai envie de leur enseigner des trucs qu’on ne leur enseigne pas d’habitude, comme ce que je fais dans physique et société. Et puis autrement, tant qu’à faire. Même si je me heurte à un certain conservatisme. L’université évolue, mais doucement. Petit à petit. Je suis dans un domaine et dans une université où il y a encore une certaine liberté, un certain humanisme, une charge encore décente d’enseignement [5]. C’est aussi et surtout ça que j’aime, la liberté, l’humanisme. Quand cela ne sera plus — car vu la pente sur laquelle est l’enseignement supérieur, je ne me fais pas d’illusion, ça ne va pas durer — j’irai faire autre chose. Je me rapprocherai de mes chères montagnes...

Enseignant-chercheur. Rêver un impossible rêve [6]... ?

[1Extraits de « La Quête » chanson de Joe Darion adaptée et interprétée en français par Jacques Brel.

[2Même si la rencontre très ponctuelle d’un chercheur quand j’étais en Maths Sup’ me reste en mémoire, tout comme une conférence de Jean-Pierre Luminet peu après. Mais sans ces rencontres ponctuelles, je pense que ma trajectoire aurait été à peu près la même.

[3Enfin, pas vraiment choisi, c’est le seul candidat que nous avions !

[4Voir par exemple le groupe Jean-Pierre Vernant : « La HDR devait non seulement compenser la suppression de la thèse d’état mais encore garantir la qualité de l’encadrement des doctorants. On constate aujourd’hui qu’elle ne sert que de filtre pour interdire l’accès à certaines ressources (PES, contrat doctoraux …) aux “jeunes” universitaires qui entrent de plus en plus tardivement dans la fonction. La HDR repose sur une absurdité puisqu’elle nécessite obligatoirement d’avoir encadré un doctorant pour pouvoir encadrer un doctorant. De fait elle permet de développer un clientélisme auprès de mandarins qui prêtent leur nom afin que le prétendant à la HDR puisse encadrer un doctorant. Elle permet ainsi à ces mandarins d’accumuler une “masse” impressionnante d’encadrement de thèses en plus de leurs activités administratives importantes, ce qui leur garantit une position symbolique conséquente -et les jouissances qui en résultent- au sein de l’université et du monde scientifique. » ou bien le rapport des Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche de 2012 : « L’habilitation à diriger des recherches a également fait l’objet de nombreuses critiques. Elle n’est qu’une « super-thèse » parfois, un simple recueil de titres et travaux dans d’autres cas, le format dépendant beaucoup de l’université ou de la discipline. Elle n’exige jamais réellement de développement permettant d’attester les compétences spécifiques liées à l’encadrement ou la direction – en dépit de nos espérances. Elle est ainsi bien mal nommée. On observe statistiquement que l’HDR accroît l’inégalité entre les femmes et les hommes. L’HDR empêche de reconnaître à sa juste valeur le travail d’encadrement de doctorants par les jeunes chercheurs, puisque ce travail doit rester en quelque sorte clandestin : seuls les titulaires de l’HDR sont autorisés à encadrer. L’HDR favorise donc par là le mandarinat. On atteint véritablement un paradoxe – à moins que ce ne soit plus prosaïquement l’hypocrisie – lorsque dans certaines disciplines, il est pourtant communément admis qu’il faut avoir encadré officieusement un doctorant avant d’être autorisé à soutenir son HDR ! »

[5En relatif, parce que je sais qu’ailleurs ça peut être très très indécent, les heures sup’ se comptent parfois à la pelle. Chez nous, non. Privilégiés, encore un temps. Par contre dans l’absolu, c’est déjà trop pour être bon partout...

[6Extraits de « La Quête » chanson de Joe Darion adaptée et interprétée en français par Jacques Brel.


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