Le Parlement de l'Eau
Je venais de terminer de préparer mon cours sur les inégalités pour l’enseignement des enjeux socio-écologiques en Licence de Maths, avec un très court passage sur les droits de la nature. Les droits de la nature ou droits de la Terre sont une théorie juridique et jurisprudentielle qui décrit les droits inhérents associés aux écosystèmes et aux espèces, à l’instar du concept des droits fondamentaux de l’homme. Quelques exemples :
L’idée du Parlement de la Loire, en cours, qui « vise à donner une voix à la Loire pour défendre ses intérêts, créer une culture commune autour du fleuve et mieux considérer les relations entre humains et “autres qu’humains”. »
En 2008, la République de l’Équateur est devenue le premier pays au monde à incorporer dans sa Constitution les droits de la nature, codifiant ainsi un nouveau système juridique pour la protection de l’environnement. Ainsi, l’article 71 : « La naturaleza o Pacha Mama, donde se reproduce y realiza la vida, tiene derecho a que se respete integralmente su existencia y el mantenimiento y regeneración de sus ciclos vitales, estructura, funciones y procesos evolutivos. »[1]
En Bolivie, suite à la constitution de 2009, une loi des droits de la Terre Mère est instaurée en 2010.
Plusieurs rivières ont acquis des droits légaux, souvent suite à des pollutions (la rivière Turag au Bengladesh, la rivière Atrato en Colombie, la rivière Marañón au Pérou, etc.)
« Qui parle pour les loups ? » au conseil d’administration de l’université Lyon 1 depuis juillet 2025 : « L’idée sera donc d’aborder chaque point de l’ordre du jour en ouvrant la possibilité de décentrer notre regard intuitivement anthropocentré, et d’interroger le sujet sous l’angle de ses conséquences sur la biodiversité et sur l’environnement, et donc en se faisant, dans la discussion, l’avocat des vivants qui ne parlent pas. »[2]
Mon regard s’arrête sur cette couverture qui tronait sur l’étal d’un libraire : « Le Parlement de l’Eau » de Wendy Delorme. Un coup d’œil sur la 4e pour vérifier l’adéquation entre le titre et le contenu, l’affaire est dans le sac.

La couverture est une peinture de Zéphir.
Ce roman est incroyable, je m’en suis délecté à chaque page. L’écriture est remarquable, c’est beau, c’est fluide — et ce n’est pas peu dire pour un roman sur l’Eau ! —, c’est d’une incroyable poésie. C’est une histoire dans l’histoire dans l’histoire. L’histoire d’une romancière, un esprit humain, qui est en train d’écrire un roman mettant en scène des personnages humains rebels dans un futur fasciste dystopique — mais pas si lointain ! — au sein d’une société totalitaire. L’histoire est basée à Lyon, dans les bras et les méandres du Rhône et des lacs du parc de Miribel Jonage. Là, des activistes, jeunes et moins jeunes, font du trafic de graines pour les potagers ou débétonnent des anciens parkings ; ou bien cherchent à retrouver le lit d’un ancien affluent du Rhône, la Rize. Et des entités liquides réunies en Assemblée œuvrent dans la tête de l’écrivaine pour l’aider à trouver le fil narratif de son roman.
Les trois étages narratifs s’entrelacent et s’imbriquent admirablement. Les entités liquides sont désignées telles des personnes, en les nommant par une majuscule — Delta, Marais salant, Crue, Marais, Canal, Nappe phréatique, Rhône, Rizan, Lac des Peupliers, etc. —, elles débattent telles des personnes.
L’autrice, Wendy Delorme, est très engagée, elle n’est d’ailleurs pas que autrice, mais aussi « performeuse » et enseignante-chercheuse à l’université Lyon 2 sur les « constructions du genre et des identités dans les images et discours médiatiques, les formes contemporaines d’engagement et réseaux sociaux numériques et les construction des problèmes publics et dimension communicationnelle de l’action publique. »
D’ailleurs « Le Parlement de l’Eau » est un reflet littéraire de cet engagement, non seulement féministe mais aussi écologiste. Elle utilise un genre « fluide » pour les mots qu’elle emploie qu’elle adapte au contexte : « Dans ce roman, le genre la langue est travaillé comme une matière souple, en fonction du contexte. Lorsque le masculin dit générique l’emporte, c’est que cela fait sens à ce moment du récit. Quand j’use d’accords de genre dits inclusifs ou non-discriminants, le sujet est pluriel et non-hégémonique. »
On y trouve même des points médians, des pronoms iel ou celleux,mais avec parcimonie.
— On parle des humains en inclusive, maintenant ? s’étonne Marécage.
— De celleux qui sont nos allié·es, oui. Et, puisque nous sommes réduites à parler leur langue pour tenter de nous faire comprendre de tous les autres, ceux qui nous détruisent, autant en faire usage avec la fluidité qu’ils se refusent à eux-mêmes en tant qu’espèce, quitte à bousculer leur rapport au réel. À commencer par leur conception binaire du monde, proclame Rivière.
pp. 30-31
Et puis c’est ponctué de références littéraires, des œuvres dans l’œuvre, en quelque sorte. Pour aller plus loin ou explorer une autre dimension.
L’autrice — qui est aussi l’héroine d’une des histoires — a pour ambition de faire un roman de « SF réaliste [...] qui ne serait pas une dystopie. » Mais la question se pose : « Comment inventer des futurs désirables ? »
Les entités liquides qui siègent dans l’Hémicycle remuent, clapotent ou s’emportent comme l’eau d’un torrent ou les vagues sur le rivage. Parfois le calme règne, comme à la surface d’un lac qu’aucun souffle de vent ne vient rider.
L’histoire des humains se passe dans le futur, un futur où l’eau potable est devenue une denrée précieuse accessible seulement à la frange la plus riche de la population. On se bat pour en avoir un peu.
— Nous sommes bien dans le futur, en 2050, reprend Mer gravement, dans un futur où les guerres de l’Eau reconfigurent le territoire, entre sécheresses et inondations. Les Rivières sont intoxiquées, les Nappes sont au plus bas, les Glaciers disparaissent, les Lacs sont emplis de cyanobactéries. Mes Eaux et celles d’Océan, chaque année plus acides, sont de moins en moins aptes à héberger la vie.
p. 115
C’est l’histoire de personnages qui vivent en marge de la dictature fasciste, avec une adolescente qui manie le marteau-piqueur pour retrouver la terre, d’un homme qui cherche un cours d’eau perdu depuis des lustres sous le béton et le bitume, d’un couple de réfugiés qui sait « cultiver la Pluie ».
Mais Clavel, se dit Esprit, est un personnage de fiction. Plus encore : c’est un personnage de fiction inventé par des entités elles-mêmes fictives, qui habitent dans son cerveau pour écrire un roman. Clavel est donc une fiction dans la fiction qui s’écrit dans sa tête depuis six mois maintenant.
p. 222
Clavel, c’est celui qui recherche le cours de la Rize, mais c’est surtout un hommage à l’écrivain Bernard Clavel, amoureux des grands espaces et défenseur de la nature ; il a écrit sur le Rhône, et s’est insurgé contre sa domestication.
C’est aussi et surtout un roman-plaidoyer pour l’Eau, son cycle, ses flux, son unité, pour laisser l’Eau couler, tranquillement ; pour la vie, le vivant. De fait, l’humanité a bétonner et refaçonner une quantité phénoménale de cours d’Eau. Ils sont canalisés, domestiqués, pollués aussi. C’est effectivement une frontière planétaire dépassée. On sait qu’elle est dépassée depuis septembre 2022, mais c’est depuis les années 1940 qu’elle est, en fait, dépassée. Les cours d’eau sont barrés de barrages, équipés d’usines hydroélectriques. En France, le potentiel de l’hydroélectricité est exploité à fond. C’est à la fois la promesse d’une énergie décarbonée et renouvelable, mais cela se fait au détriment de la biodiversité et du cycle de l’eau ainsi perturbé. Le capitalisme cherche désormais, sous prétexte de transition énergétique, à bétonner des torrents encore sauvages.
Il y a un peu tout ça dans ce magnifique roman. Utiliser l’Eau — pour l’agriculture, pour fabriquer des choses, pour produire de l’électricité, etc. — n’est pas anodin et ne devrait pas se faire sans une profonde réflexion sur toutes les implications. Pourtant c’est la fuite en avant qui mène la danse. Le monde imaginé de 2050 n’est donc clairement pas dystopique, mais plutôt sur la trajectoire actuelle : nous sommes en chemin.
Pourtant...
L’homme ne pourra jamais complètement domestiquer l’Eau. Elle déborde des Canaux, fuit des Canalisations, s’évapore des Mégabassines. Conditionnez-la, elle finira par se transformer. Même dans un contenant étanche, l’Eau peut devenir Glace ou Buée, peut s’envoler ou fissurer, éclater les parois qui la retiennent.
p. 228
— Oui, on ne pourrait pas envisager une suite heureuse ? Un avenir désirable ? reprend Rivière, imaginons qu’en 2050 ce pays ne subissent pas un gouvernement autoritaire, que la gauche ait réussi à rester unie, que la coalition ait remporté les municipales de 2026 puis la présidentielle de 2027, que le pays se dirige vers une gouvernance fondée sur les principes de respect des écosystèmes et de fraternité entre les êtres humains et non-humains. Imaginons que juridiques pouvant être défendues contre la pollution agro-industrielle, que la construction de chalutiers soit interdite, que les humains cessent de racler le sable de nos lits et les coraux des fonds marins. Imaginons que la sylviculture se répande, que les désherbants chimiques soient proscrits, que les contrôles d’identité et le profilage racial soient interdits, que les personnes sans papiers soient régularisées, que la politique de logement rende accessible l’habitat aux plus démuni·es, que les transports en commun deviennent gratuits partout, que les cours d’école, les parkings, toutes les zones bétonnées qui le peuvent soient désimperméabilisées, que les humains cessent de construire de nouvelles centrales nucléaires, n’evoient plus leurs déchets par cargos sur les îles de Malaisie...
— Euh... elle est en plein trip d’algues hallucinogènes ? demande Torrent en aparté à Lagune, sidéré.
pp. 235-236
On aimerait, on aimerait... Mais la situation future décrite dans le roman semble faire office de prophétie autoréalisatrice. Une trajectoire déjà tracée, de laquelle il semblerait impossible de dévier. Vraiment ?
Et puis, il y a quelques ressorts dramatiques. On apprend ainsi, inopinément, ce qu’est une « faille intradigégétique » :
— C’est quoi une faille intradiégétique ? demande Ru.
— Une déchirure dans un récit, qui fait entrer en collision deux univers distincts, coexistant jusque-là sans se toucher.
p. 331
On est typiquement dans un roman avec différents niveaux diégétiques : le niveau intradiégétique est l’histoire avec les personnages en 2050, le niveau métadiégétique est celui de l’écrivaine, Esprit-Marion. Ou plutôt serait-ce un niveau extradiégétique, et celui des entités aquatiques un niveau métadiégétique...
On apprend quelques techniques, notamment comment cultiver une terre « morte, asphyxiée, polluée » : « L’idée, c’est de recréer du sol par-dessus une terre difficile ou dégradée afin de la mettre en culture rapidement. » On fait « une lasagne. Comme en cuisine. »
Bref, un roman à lire, à déguster. Les entités parlent d’un tome 2, d’une suite, la fin de celui-ci semble le laisser entrapercevoir au lecteur.
Un texte à lire, à méditer. Comme cette réflexion des deux frangin·es Ian et Léonie.
— Tout pourrait être autrement, que dans ce monde-ci.
— Oui, dans ce monde rien ne va, répondait Léonie.
p. 438
Traduction : « *La nature ou Pacha Mama, où la vie se reproduit et s’accomplit, a droit au respect intégral de son existence et au maintien et à la régénération de ses cycles vitaux, de sa structure, de ses fonctions et de ses processus évolutifs. *»
- Landivar, D., & Ramillien, É. (2018). Savoirs autochtones, « nature-sujet » et gouvernance environnementale : une analyse des reconfigurations du droit et de la politique en Bolivie et en Équateur. Autrepart, N° 81(1), 135–158. 10.3917/autr.081.0135