Les tribulations d’un astronome

Écotopia

mardi 22 décembre 2020 par Guillaume Blanc

De Ernest Callenbach. Je suis tombé sur cette pépite pendant le premier confinement. Ou avant. Je ne sais plus comment. Un tweet discret, ou bien sur un blog dans quelque coin de la toile, ou bien à la radio au détour d’un podcast. Peu importe. Je l’ai lu en version liseuse dans un premier temps. J’ai adoré. Et puis, tant qu’à faire, je l’ai relu [1] en version papier récemment. Parce que c’est un roman à lire en papier. Un roman étonnant. Le lecteur y suit le journaliste William Weston du Time-Post à New-York aux États-Unis, envoyé spécial en Écotopia, le pays qui regroupe les anciens états de Californie, Oregon et Washington ayant fait sécession vingt ans auparavant. Le style alterne entre son journal de bord et les articles qu’il envoie régulièrement à son journal. Éco- du grec oikos, la maison ou le foyer, et -topia du grec topos, le lieu, précise la deuxième page. De là à l’utopie écologiste, il y a évidemment un pas à franchir allègrement. Un pays tout neuf qui a décidé de vivre en équilibre avec son environnement naturel, pour une meilleure harmonie et surtout une meilleure qualité de vie.

Le plus étonnant, je trouve, c’est que ce roman utopique ou semi-utopique comme semble vouloir le qualifier son auteur, a été écrit au début des années 1970 aux États-Unis. Il a été publié en 1975. Puis traduit et publié en France en 1978, et re-traduit et re-paru en France en 2018. Il sort aux États-Unis la même année [2] que le road-trip écolo’ prônant le sabotage [3] pur et simple de ce qui détruit l’environnement de Edward Abbey, Le gang de la clef à molette. Un roman absolument délicieux qui donne presque envie de passer à l’action et d’aller déboulonner des pylônes. Mais Écotopia est d’une autre veine. Il est résolument optimiste puisqu’il évoque un équilibre retrouvé entre l’homme et la nature. Un pays sur cette planète qui a effectué des transitions environnementales (et donc également sociale, économique, démographique, écologique, énergétique, etc.) pour retrouver une certaine harmonie, ça résonne agréablement !

Après avoir lu une kyrielle de dystopies autant diverses que variées [4], me plonger dans la description de cette société écotopienne fut un délice. Un bol d’air. Le pays où je veux vivre. On en est loin. Non seulement l’Écotopia fait figure d’exception sur sa planète, mais actuellement, pas un seul pays, sur la mienne de planète, où il ferait vraiment bon vivre [5].

Les voitures m’agacent : par leur bruit, par la place qu’elles occupent [6], la pollution qu’elles dégagent [7], l’épée de Damoclès qu’elles font peser sur notre santé dans les villes et sur notre avenir climatique en général. En Écotopia, pas de voiture dans les villes. Les rues sont aux piétons, vélos, et bus électriques. Les voitures à moteurs thermiques sont d’ailleurs bannies du pays. Les arbres repoussent par milliers dans les villes [8], le silence est la règle, on y entend le champ des oiseaux. Les transports en commun quadrillent le pays. Les trains fonctionnent par « suspension et propulsion magnétique » (p. 30), ce qui rend le voyage silencieux, donc calme et serein. Contrairement au TGV, les trajets se font lentement, on prend le temps de voyager. On profite.

Le vélo est évidemment l’archétype de la mobilité en Écotopia. On se déplace en vélo, on va faire ses courses en vélo. Le concept de vélo gratuit et disponible pour tous en ville existe déjà. « « Transport préventif ». Voilà comment le docteur Jake, le cousin de Marissa, un homme optimiste à l’esprit volontiers persifleur, décrit les bicyclettes. D’après lui, chaque crise cardiaque coûte au système hospitalier, à la communauté de la victime, à son groupe de travail, etc., la bagatelle d’un ou deux ans de salaire. Éviter une crise cardiaque permettrait ainsi de payer environ cinq cents vélos gratuits Provo. Il affirme par ailleurs que la bicyclette est d’une grande beauté esthétique, car c’est le mode de transport le plus efficace, en calories par personne et par kilomètre, qu’on ait jamais inventé — même les jumbo-jets consomment davantage d’énergie, prétend-il. » (p. 152) Dans la même veine, l’éloge du face-à-face avec la nature considéré comme revigorant : « Certains citoyens se trouvent apaisés par de longues randonnées solitaires dans la nature, où ils sont entièrement seuls durant plusieurs semaines d’affilée. » (p. 258). Cela résonne évidemment en moi. Même si la solitude durant des semaines n’est pas vraiment mon genre de trip, en revanche, me retrouver en tête-à-tête dans la nature, ça oui. C’est d’ailleurs ce qui me pousse à lutter [9] contre une anthropisation de la montagne, notamment, afin de pouvoir garder des espaces sauvages non seulement parce que la nature a aussi le droit de ne pas toujours avoir des humains sur le dos, mais aussi parce que l’humain a ce besoin viscéral de contact « sauvage » avec elle.

Pas d’éclairage nocturne dans les villes : on y voit les étoiles « N’est-il pas plaisant de voir les étoiles même en ville ? » (p. 43) ! Outre les arbres, les rues arborent des plantes et des fleurs. D’ailleurs contrairement à une habitude répandue chez nous, les gens « ne cueillent pas de fleurs, ils préfèrent les admirer dans leur environnement naturel » (p. 43). Quel égoïsme, finalement, chez nous que de ramener un bouquet de fleurs (un panier de champignons ?) des bois, des champs ou des montagnes : ça va faner en un rien de temps, alors que c’est tellement plus beau dans son environnement, où tout un chacun peut les contempler… Ou pas.

Callenbach ne semble rien négliger dans la description du fonctionnement de cette société « idéale » qui remet l’humain au cœur de lui-même. Car finalement, l’harmonie de la société avec son environnement n’est rien de moins qu’une harmonie de l’humain avec lui-même : n’a-t-on pas besoin des « services » rendus par la nature pour vivre ? L’air que l’on respire, l’eau que l’on boit, la nourriture que l’on mange sont fournis par cet environnement que l’on s’évertue à détruire méticuleusement. On se détruit nous-même, en fait. Le système de valeurs est complétement retourné et repensé en Écotopia. Je ne sais pas si la thèse de l’essai de Sébastien Bohler dans Le bug humain, à savoir que nos comportements sont régis par un cerveau primitif (le striatum), en quête de toujours plus (de nourriture, de sexe, de pouvoir, d’argent…), dans un objectif originel de survie et de perpétuation de l’espèce, est validée scientifiquement. Mais il y dit également que l’on pourrait reprogrammer notre cerveau pour le centrer sur d’autres valeurs, plus humaines, dans une société d’abondance. En tout cas, 40 ans plus tôt, c’est ce que propose l’auteur d’Écotopia, puisque ce n’est plus la Porsche Cayenne ou la Rolex qui fait l’homme, mais plutôt son rapport avec les autres ; il s’est « dé-matérialisé ». Il semble en être bien plus heureux, d’ailleurs. Les femmes ne sont pas en reste : le maquillage est has-been… L’égalité stricte entre les sexes est d’ailleurs de mise. Les vêtements sont enfin fait pour être pratiques et non plus pour suivre une mode aussi stupide que mortifère. L’être supplante enfin le paraître.

Pour en arriver là, il a dû y avoir une vision politique, suivie de transitions radicales. Ces mêmes transitions qu’il nous faudrait entamer maintenant avant de nous prendre douloureusement le mur de nos échecs en pleine face. Transition industrielle, pour supprimer les industries polluantes, tout en accompagnant les travailleurs dans leur reconversion ; transition économique, avec la mise en place d’un salaire minimum pour tous ET de la semaine de 20 heures de travail. Le chômage a ainsi été éradiqué, le rapport au travail est devenu celui du plaisir et non de l’aliénation. La recherche a été mise à contribution, entre autres, pour trouver tout une série de solutions écologiquement viables, comme du plastique biodégradable fabriqué à partir de plantes : les maisons, facilement constructibles et modulables, sont construites ainsi. Même si le bois reste le matériau noble par excellence. Les forêts sont d’ailleurs gérées avec intelligence. L’avion est prohibé, le survol du pays d’ailleurs interdit. Une transition démographique, également, pour diminuer un peu la population et rendre la vie plus soutenable par rapport à son environnement, avec la légalisation de l’avortement [10] à moindre coût, et le contrôle des naissances par contraception.

L’énergie est fournie par du renouvelable, solaire à concentration ou photovoltaïque (on est en ex-Californie !), de l’hydraulique via des barrages dans les régions montagneuses, du géothermique, notamment au nord de San Francisco, éoliennes plus ou moins individuelles ou encore une gigantesque centrale à gradient thermique installée en mer, au large, qui produit de l’électricité grâce au gradient thermique de l’eau de mer en profondeur. L’électricité est chère, ce qui incite à son économie.

Les déchets sont intégralement recyclés, les produits manufacturés conçu non pour être « beaux » mais pour être facilement réparables : « Une loi impose aujourd’hui de soumettre tous les prototypes de nouveaux objets à un jury de dix citoyens ordinaires (on n’utilise pas le terme de « consommateurs » dans une conversation polie). L’autorisation de fabriquer tel ou tel produit est seulement accordée si tous les jurés peuvent réparer les pannes probables avec des outils de base. » (p. 84). Peu de modèle, puisque l’apparence n’a plus d’importance. De fait, que de temps perdu pour choisir un appareil. J’ai voulu acheter un vidéoprojecteur : il m’en a fallu des heures pour m’y retrouver dans les dizaines voire les centaines de modèles disponibles ! Est-ce bien raisonnable ? C’est la même chose avec tout. Il faut faire des tableaux excel pour comparer religieusement telle fonctionnalité de tel modèle avec tel autre, pour faire le bon achat.

Le système métrique a été adopté rompant avec l’absurdité du système de mesure américain (« l’usage du système métrique a été généralisé en Écotopia. » p. 31 « Le thermomètre est gradué en degrés Celsius, je ne suis pas certain de ce qu’il indique, mais je sens que j’ai de la température. » p. 269).

« Comme on s’en doute, la période de transition qui suivit fut chaotique, même si beaucoup de gens s’en souviennent comme d’années exaltantes. » (p. 92)

La sécession a eu lieu 20 ans avant la visite de William Weston. On ne sait pas trop à quelle époque se situe l’action, on sait seulement qu’elle a lieu en mai et juin. Seule la préface stipule que la sécession a lieu en 1980, ce qui situe la visite de William Weston en 2000. C’est certainement ainsi qu’il faut voir les transitions que nous aussi nous allons devoir faire : le XXIe siècle sera le siècle de réconciliation de l’homme avec son environnement, ai-je entendu il y a peu dans un podcast radiophonique. Ou ne sera pas, ajouterais-je. Les données factuelles sur l’état de la planète sont extrêmement anxiogènes quand on regarde de près les indicateurs : tout semble hors de contrôle, pour le pire à venir. Les transitions peinent à se mettre en place, la faute à un système politique obsolète, bien souvent. Mais il faut les voir comme des périodes fantastiques où tout est à réinventer : la société, l’économie, la politique, le « vivre ensemble » en somme, mais aussi la façon de faire de la science, la science elle-même, l’énergie, les produits manufacturés, etc. La fable utopico-réaliste de l’Écotopia donne un récit qui ouvre des possibilités. Il reste évidemment des morceaux de l’histoire non imaginés par l’auteur, mais la trame est là. Et même si tout n’est pas parfait en Écotopia (d’où la « semi-utopie » ?), ainsi les différentes communautés (noires et blanches, en l’occurrence) ne se mélangent pas, et restent ghettoïsées selon leur propre bon vouloir. La chasse est un sport encore pratiqué (sic !). Les écoles sont payantes. La violence animale tapie en chacun de nous est canalisée et évacuée lors de « jeux » rituels de guerre, combats sanglants entre humains, qui peuvent paraître primitifs.

Malgré cela, en 20 ans, on peut voir les progrès fulgurants de cette société vis-à-vis d’elle-même. Cela pourrait devenir une sorte d’asymptote, de point de mire à viser pour la réorganisation d’un pays comme la France.

Il ne s’agit pas de décroissance pour perdre en confort de vie. Au contraire, la technologie est mise à profit là où elle est nécessaire, mais tout le superflue est éliminé. Pour simplement retrouver un véritable confort de vie. Supprimer les à-côtés qui nous bouffent sans nous le dire, sans même que l’on s’en rende compte. Cet éclairage à outrance, souvent inutile, de la nuit, le bruit omniprésent en particulier généré par la multitude de moteurs thermiques qui peuple nos vies, mais pas seulement. Le bruit est omniprésent dans notre société, et c’est bien dommage, car cela provoque, comme pour les autres pollutions, d’ailleurs, une absence de constat, on s’y habitue sans se poser la question de sa pertinence. Lors du premier confinement, lors de cette magnifique pause de la « civilisation », nous avons pu réentendre le silence, avec tout le plaisir subséquent ; les voitures, avions, machines frivoles étaient clouées dans l’immobilité. Cela ne dura pas. Même au loin dans la forêt, le ronronnement permanent de l’autoroute est là, revenu ; le monde d’avant, rassurant ? Les avions volent. Les appareils électroménagers rivalisent de décibels. En novembre dernier j’avais des cours à donner en ligne, pendant le deuxième confinement, j’étais au laboratoire sur le campus d’Orsay pour cela. C’était l’automne, forcément. Un ballet s’est joué pendant tous mes cours sous ma fenêtre. Non pas le subtil et délicieux balancement déhanché des feuilles de chênes virevoltant dans l’air cristallin mais silencieux, non, la (dis)gracieuse danse des souffleurs de feuilles mortes. Le souffle mécanique puissant faisait décoller les feuilles à terre dans un rugissement de décibels que ma petite voix peinait à surmonter. La quintessence de notre société barbare : souffler sur les feuilles mortes avec des moteurs thermiques pour les rassembler et les emmener dans de gros camions (thermiques) ailleurs. Plutôt que de les laisser sur place pour fertiliser le sol. Sur lequel on apportera ensuite des engrais manufacturés en générant des tonnes de dioxyde de carbone. Tout ça pour que la pelouse reste pelouse

« L’eau et l’air écotopiens sont partout d’une limpidité absolue. La terre est cultivée avec grand soin et les rendements sont impressionnants. La nourriture est saine et abondante, sa traçabilité efficace. Grâce au recyclage, les grands équilibres vitaux peuvent durer indéfiniment. La bonne santé et la qualité de vie des habitants sont indéniables. » (p. 270)

On s’y met ? D’abord faire le ménage d’une classe politique oligarchique, remettre un soupçon de démocratie dans l’histoire. Dépoussiérer des institutions pensées à une autre époque, pour des défis différents… Il faut cesser de tergiverser et s’inspirer de ce genre de récit. Yapluka.

[1Pourtant je ne relis quasiment jamais un roman, encore moins de façon aussi rapprochée. Une version silicium, une version cellulose.

[2Mais près de 20 ans après un autre roman écolo, Les racines du ciel de Romain Gary, en guerre contre le massacre des éléphants pour leur ivoire en Afrique.

[3Voir aussi Très Haute Tension de Lionel Daudet dans un style plus léger, mais plus « local ». Ou encore le superbe film islandais Woman at war.

[4Les furtifs de Alain Damasio, Le problème à trois corps de Liu Cixin, Le cercle de Dave Eggers, Silo de Hugh Howey, La ballade de Lila K de Blandine le Callet, Globalia de Jean-Christophe Rufin, SOS Bonheur de Jean Van Hamme et Griffo, mais aussi Pandora Box de Alcante, Le transperceneige de Jean-Marc Rochette, L’aveuglement de José Saramago, Farenheit 451 de Ray Bradbury, Le maître du haut château de Philip K. Dick, La servante écarlate de Margaret Atwood, Ravage de René Barjavel, Dans la forêt de Jean Hegland, Vongozero de Yana Vagner…

[5Même si certains pays ont amorcé une véritable transition énergétique, y fait-il vraiment bon y vivre ?

[6Dans la rue au-dessus de chez moi, deux voies. Une voie est intégralement utilisée par des voitures en stationnement, malgré le panneau stationnement interdit des deux côtés. Un stationnement pavillonnaire, interdit donc, mais visiblement toléré, qui paradoxalement empêche les voitures de circuler, car la rue est à double sens.

[7Et leur agglutinement le matin à l’approche de 8 h 30 devant les portes de l’école me rend malade à chaque fois. Quand vont-ils interdire la rue devant l’école aux voitures ? Probablement quand l’une d’elle renversera un gamin. Et encore, la voiture est sacrée.

[8Quand autour de moi, le béton pousse infiniment plus vite que les arbres, qui, eux, sont éradiqués : le plateau de Saclay, l’archétype de la bétonisation de terres agricoles, mais aussi, autour du viaduc des Fauvettes, où je grimpe. Prétextant la mise en sécurité des piles du pont, des dizaines d’arbres ont été abattu il y a peu, dénichant le viaduc de son cocon de verdure qui en faisait son charme... Il y a eu aussi les 13 tilleuls du centre de Palaiseau abattus sous protection policière. À Massy, autour de la gare de RER C, les herbes folles laissent la place à des barres d’immeubles entassées les unes sur les autres. Pas une once de verdure entre les interstices.

[9En adhérent à Mountain Wilderness, notamment, après en avoir été administrateur pendant plusieurs années.


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